La poésie, pour échapper à la modernité !
On aura beau se proclamer moderne et farouchement instruit à l’école évidemment, des lumières, de la République et du progrès, on n’en vient parfois, aux heures vespérales de nos certitudes, à douter de l’idée heureuse que nous avions de l’humanité.
Hier encore, je soupais, au Falstaff avec une jeune cantatrice aux traits peu marqués et au regard éclairé, qui rêvait de chanter Platée à la Monnaie et Rameau au Bayreuther Festspielhaus.
« J’aurais pourtant tant aimé venir chez vous, au Grenier, déclamer des vers de Callimaque ; » me dit-elle « mais ici, ici je suis totalement sur-agendée et là, comme foule-adulée… alors vous comprendrez ! » Mais comment la comprendre quand entre chaque mot, elle s’acharnait à solliciter avec son majeur, la page d’accueil de sa vitrine sociale et avec son index à cadrer ses autoportraits instantanés ; l’éphémère n’existe pas quand tout va trop vite pour remarquer ou mesurer la moindre chose, comme le moindre instant qui passe.
Elle ressemblait un peu trop à mon goût, à cette modernité omni présente qu’aujourd’hui je ne cesse de côtoyer. Le regard bleu certes, mais éclairé par aucune mémoire — pas même celle de l’enfance ou de sa propre expérience. Comment aurait-elle pu déclamer sans mémoire et sans critique ne fut-ce qu’un vers de Callimaque ou de Virgile ? : « O infelix o semper oves, o semper pecus » (Ô malheureuses, ô toujours brebis, toujours troupeaux).
Mais j’avais tort, à vrai dire, car seule la poésie pourrait encore l’aider à se charger enfin de mémoire et de vécu pour échapper alors, à cette modernité qui va la hanter ou sinon la suivre toute sa vie, à dévorer sa solitude et sa liberté.
Alors n’hésitons pas — pour échapper à la modernité, lisons de la poésie, écrivons de la poésie même celle de mirliton et venez au grenier
Peheo Novembre 2019


Nous avons eu le plaisir d’entendre les poètes suivants lors de notre dernière séance.
Cliquez sur le nom pour accéder aux textes récités.
Lyszteria Valner, Dominique Aguessy, Isabelle Bielecki, Martine Rouhart, Renée Wohlmuth, Péhéo

Clément Marot (1497 – 1544)

A un poète ignorant
Qu’on mène aux champs ce coquardeau,
Lequel gâte (quand il compose)
Raison, mesure, texte et glose,
Soit en ballade ou en rondeau.

Il n’a cervelle ne cerveau.
C’est pourquoi si haut crier j’ose :
 » Qu’on mène aux champs ce coquardeau.  »

S’il veut rien faire de nouveau,
Qu’il oeuvre hardiment en prose
(J’entends s’il en sait quelque chose) :
Car en rime ce n’est qu’un veau,
Qu’on mène aux champs.