Françoise Houdart, Niokobok Le chant Sénégal de Véronique, éd. Audace.

Mi-roman, mi-récit, puisqu’au point de départ il y a la belle figure de Véronique Lambert, cantatrice. Un personnage qui oscille entre deux vies, entre deux mondes; un nomadisme consenti entre le profond désir de partir là-bas, au Sénégal, et celui de revenir ici, en Belgique. Ou l’inverse…(4e de couverture)

Le lecteur y retrouvera avec plaisir et émotion le style, le vécu qui parcourent les romans de Françoise Houdart: une façon de s’engager, de prendre part au récit, parmi ses personnages: rien ici de calculé, ni de superficiel, mais un style qui s’adapte d’emblée aux idéaux, aux envolées lyriques, parfois, de l’auteur. Françoise excelle à nous faire partager ses émotions, sans rien qui ressemble à une sorte de catéchisation, de persuasion forcée. Non, les gens, les peines, les travaux, sont là, tels qu’en la réalité, et nous en devenons part sans même nous en rendre compte.

Quelques idées-force, tout de même: tout d’abord,comme dit ci-dessus déjà, la double appartenance, le désir de partir, le désir de revenir. La nostalgie, qui joue dans les deux sens. Comme si Ulysse, au terme de ses péripéties, aspirait à la fois à revoir Ithaque et l’île des Phéaciens. Mais écoutons-la: p.50, par exemple, dans la conversation avec le médecin: Et, si vous me permettez, Madame: vous vivez donc entre deux mondes?: comme une nomade, d’une oasis à l’autre? – Ce que je veux être, Docteur. Nomade, je le suis depuis ma naissance. Nomade entre le noir et le blanc. Nomade en ma voix aussi. En ce chant qu’elle porte comme le flambeau de l’espoir. Mon frère était de cette naturel-là, trop déçu cependant de voir ce monde se fourvoyer de la sorte dans la violence, l’indifférence climatique, les massacres, les catastrophes…Tous mes neveux en reçu en héritage cette injonction de partir pour agir.

Rares sont les écrivains qui ont reçu – ou acquis – ce don exemplaire de créer des symboles, de véritables mythes, autre chose qu’un pâle décor de carton autour d’une histoire. C’est ainsi que naissent les mythes, depuis la grotte de Polyphème jusqu’au talon d’Achille…Et je m’en voudrais de ne pas citer ce beau texte, p.85, qui touche à l’essence même de l’écriture: écrire dans le noir. J’essaierai un jour d’écrire dans le noir. Ecrire comme il m’arrive de chanter, dans la plus totale obscurité. J’éprouve alors une sensation physique proche de l’envoûtement, la sensation d’être ceinte, touchée, pénétrée par cette voix qui semble s’échapper de mon corps pour revenir vers lui, plus puissante et mystérieuse encore. Souvent, petite fille, j’aimais lire à la lumière d’une lampe de poche cachée sous mon drap et qui n’éclairait au mieux qu’une ou deux lignes à la fois. Dans la pénombre quasi opaque des nuits rwandaises mon imagination s’évadait sans entraves et l’histoire tronquée des trois quarts de son texte devenait une fable peuplée de fantômes et de lucioles furtives. Oui, un jour j’aimerais écrire comme je lisais alors et qu’à l’instar de ma voix je chante parfois; que les mots s’écoulent sans effort presque, sans que rien ne la bride ni ne la retienne, surtout lorsque la vie me blesse et que tout ce que j’éprouve enserre ma poitrine ne laissant à mon chant qu’une issue de secours.

Chanter.

Etre voix et chant.

Libre. Oser la liberté

Et l’amour…

Ne vous y trompez pas. Il ne s’agit pas ici d’un texte d’anthologie, mais d’un texte à se dire, à se chanter en plein air, pleine nature. Et des textes pareils, le livre en regorge, qu’il s’agisse de la superbe scène du retour de pêche, où l’on voit les enfants se glisser entre les barques, au péril de leur vie, tandis que les mères, portant leur nouveau-né, s’affairent déjà à la préparation du repas du soir. Autres symboles: l’Oasis, école de rattrapage pour les enfants qui n’ont pu s’adapter aux difficultés du cycle scolaire normal. Le but des séances de chant: permettre à un Noir handicapé de retrouver sa mobilité. Le destin des femmes africaines, qui arrivent parfois à faire de la polygamie un atout dans leur jeu. La Case, qui sera prête au prochain retour…A la page 124, ces thèmes sont repris et noués comme une gerbe: Ne crains rien, Benjamin, je ne serai pas seule ici quand je reviendrai, plus forte encore de retrouver la lenteur colorée du temps qui stagne au-dessus de la brousse que j’aime tant. Et n’oublie pas qu’ici mes anges gardiens viellent sans relâche à ma sécurité de jour comme de nuit Difficile de leur fausser compagnie, d’ailleurs!

(…)

En me laissant doucement dériver dans les espaces bleutés de la nuit, me revient cette phrase lue dans un livre dont j’ai oublié le titre et qui me paraît soudain si évidente: le temps est silence.

Je m’en voudrais d’ajouter à ces enchantements d’autre commentaire, si ce n’est – mais vous le saviez déjà, n’est-ce pas? – que Françoise Houdart est une sorcière pleine de force et de sagesse.

Joseph Bodson