Jean Louvet, Théâtre 4 – La nuit de Courcelles. L’annonce faite à Benoît. Le coup de semonce. Madame Parfondry est revenue. Devant le mur élevé. Pierre Harmegnie, numéro 17 – prêtre. Textes réunis et présentés par Vincent Radermecker sous la direction de Marc Quaghebeur. Archives du futur, AML éditions, 2017.

Notons d’emblée – et cela se sent parfois à la lecture des avis de la critique rassemblés à la fin de chacune de ces pièces – que l’un des poncifs les mieux partagés  dans nos lettres belges, c’est celui qui consiste à classer Jean Louvet, ainsi que ses élèves, dans la rubrique bien close de la littérature ouvriériste, pour ne pas dire misérabiliste, c’est-à-dire une littérature de bas étage, destinée à stagner à l’infini dans une sorte de vague balbutiement, et destinée à disparaître définitivement quand le meilleur des mondes sera advenu. Ce volume, mieux que tout autre, doit permettre au lecteur de réaliser que Jean Louvet est un homme de grande culture, de grande lecture, ouvert à toutes les formes de théâtre, un poète remarquable, et que sa perte a laissé un grand vide au coeur de nos lettres. Aussi ne saurait-on être trop reconnaissant à Marc Quaghebeur et à Vincent Radermecker qui ont entrepris, et mènent à bien, ce travail de longue haleine, présentant dans chaque volume les variantes des différentes pièces, leurs représentations, et les réactions de la critique, le tout accompagné de notes nombreuses et très fournies.

Comme le note Marc Quaghebeur dans sa préface, l’histoire actuelle de la Belgique a tendance à nous enfermer dans un consumérisme outrancier, en abandonnant le lien communautaire, et en acceptant tout ce qui détruit le sujet individuel aussi bien que le lien social. Chez Louvet, l’individuel se branche sur le social. Madame Parfondry est revenue s’enracine dans la souffrance que lui causa le départ de sa mère. La solitude, les départs sont un des thèmes les plus prégnants de son théâtre. La solitude, L’annonce faite à Benoît nous y ramènera en force. Il y a ainsi connexion entre l’individuel et le social, et la personnalité du doyen Pierre Harmegnie, par exemple, sera longuement détaillée. On peut parler d’un théâtre de résonance.

La nuit de Courcelles résulte d’une collaboration entre Jean Louvet et Armand Deltenre, président de la Pensée wallonne, profondément marqué par le massacre à Courcelles de 18 otages, en 1944, suite au meurtre du bourgmestre rexiste du Grand Charleroi, Oscar Englebin. Vincent Radermecker note dans son introduction combien, ici, la notion d’empreinte est liée à celle d’emprunt. La propriété intellectuelle et artistique s’y joue, et les traces permettent de remonter le cours du temps. Aventure archéologique autant que psychologique.Toute empreinte « vit » selon un duel plein-vide, nous dit-il page 19. (…) S’ouvre une dialectique entre oubli et mémoire, perte et reste. Et ce sera une préoccupation constante chez Jean Louvet, ramenée par différents procédés scéniques, que de rappeler, par son théâtre, des évènements, des hommes, qui autrement risqueraient de tomber dans l’oubli. C’est ce que l’on peut appeler des « empreintes mémorielles ». Il s’agira parfois de faire trembler l’écriture, jeu dangereux, car l’écriture descriptive exige une distance. Selon Bergson, des souvenirs inertes, restés dans l’inconscient, peuvent provoquer images et réflexions.

Un élément viendra s’y ajouter: Louvet s’apercevra que le frère de Simenon figurait parmi les rexistes. Une sorte de rebondissement inattendu….Enfin, la collaboration avec Armand Deltenre s’avérera importante, certains textes de celui-ci étant repris tels quels. L’oeuvre comporte des plans historiques, retours en arrière pour mieux situer les événements de l’époque. Pour une partie du public, le rexisme, cela remonte à fort longtemps. Mémoire, Histoire, Fiction alternent.La pièce sera jouée onze fois à l’hôtel de ville de Trazegnies, avec l’aide et la participation de nombreux organismes. Voici ce qu’en écrivait Roger Foulon:Un jeu adroit de praticables et de plans à bascule anime tour à tour les endroits de l’action balayés à tour de rôle par des projecteurs et des spots; En tout, une cinquantaine d’acteurs jouant avec conviction, voire avec passion, des rôles difficiles et ingrats, car chargés de beaucoup d’émotion s et d’intensité. Et Jacques De Decker: L »épreuve fatale que traversent les otages est cependant traitée avec beaucoup de délicatesse et de compassion. De sorte que voilà un spectacle généreux et lucide, porté par l’enthousiasme de ses nombreux participants, que le public, venu d’un peu partout, reçoit avec chaleur et gratitude.

L’annonce faite à Benoît

L’introduction de Vincent Radermecker nous entraîne à réfléchir sur la notion d’accident., depuis Aristote, chez qui le théâtre représente une action (mimêsis praxéos) où trouve place l’accident ou coup de théâtre. A l’époque classique, représentation réglée d’un dérèglement, le tout soudé par l’accident. Fin du 19e s., l’accident ne fera plus que marquer l’intensité d’une vie intérieure, la variété des émotions et des réactions: théâtre du reflet. Chez Brecht, l’accident deviendra modèle historique, Lehrstück. Grâce au choeur, nous avons une foule distanciée par rapport aux événements, l’événement est le procès du monde.Louvet cherche à concilier une logique de l’attention avec la volonté d’une représentation qui donne à réfléchir.Chez Beckett, les personnages n’ont plus rien qui justifie leur présence, ils renoncent  à toute raison qui les mettrait en rapport avec un hors-scène, alors que chez nous, chaque personnage est une effigie, copie d’un personnage réel ou inventé.

Ici, Arthur avait emprunté de l’argent à Benoît, qu’il ne connaissait pas, invoquant la maladie de son épouse, la mort de son enfant. Benoît se laisse prendre à son histoire et lui donne cent francs, Arthur jure ses grands dieux qu’il les lui rapportera. Quelques années plus tard, Benoît le retrouve à une terrasse de café, et s’en prend à lui. Suit toute une explication à propos des raisons qui l’ont empêché de rembourser. Benoît, au fil du discours, finit par le comprendre plus en profondeur, et un véritable dialogue s’engage, au travers des mensonges, et même, nourri par les mensonges. Au fond, Benoît est déconnecté de la réalité, et en est réduit à vivre des émotions par procuration. Une citation d’Adam Smith: Il ne pensait pas que les gens fussent prêts à aller aussi loin affectivement qu’ils le pouvaient. moralement. Et nous allons assister à un véritable ballet, d’incessantes permutations entre les interlocuteurs. L’oeuvre est effectivement conçue comme un ensemble de reflets.. Benoît a perdu toute capacité de s’émouvoir, les images des médias saturent son psychisme, une véritable déréalisation.Arthur apparaîtra ainsi comme un guérisseur. Je suis le messager, dira-t-il ainsi p.172, vous étiez une proie facile. Benoît se dédouane ainsi de sa propre vie. Et la fin sera: Allons par la ville. Par, et non vers. La préposition a ici une sorte de résonance évangélique, comme lorsque le Christ envoyait ses apôtres par le monde.Il faut aussi noter, vers la fin, cette image de l’homme sauvage, couvert d’une peau d’animal,tel qu’il apparaissait dans les processions – il en est d’ailleurs resté, à Bruxelles, une rue de l’Homme Sauvage. Retour à la nature? A l’homme vrai? En tout cas, ce passage très poétique nous retient, où on les voit s’éloigner,dans la pluie,dans le vent. Mais il ne faut pas oublier que toute l’histoire a trouvé son point de départ dans une arnaque du même style dont Louvet fut la victime – il excelle d’ailleurs à partir de la réalité, d’un fait infime, parfois, pour en tirer, en dérouler, tout un récit, et dans le récit, un tableau et une critique de la société. Il noue ainsi entre elles plusieurs des formes de théâtre que nous citions plus haut, et c’est cela qui différencie sa pièce de celle de Jean-Marie Koltès que plusieurs critiques citent à son propos.

Le coup de semonce

Il s’agit d’un cas unique dans le théâtre de Jean Louvet: une pièce qui lui a été commandée par des hommes politiques, mettant en scène le Congrès de Liège du Mouvement wallon en 1945. C’est en 1995 que l’Institut Destrée lui commanda la pièce. On se rappellera qu’après un vote « sentimental » de rattachement à la France, le Congrès – qui réunissait différentes tendances, liées ou on à des partis politiques – émettra simplement un voeu en faveur du fédéralisme. On se rapportera par ailleurs utilement au livre de Philippe Raxhon, professeur d’histoire à l’Université de Liège, Histoire du Congrès de Liège. Il sera d’ailleurs cité à la page 276.

Le titre, qui sera cité en fin de pièce, est tiré de l’intervention d’Olympe Gilbart: coup de semonce pour les pouvoirs politiques, mais aussi envers certaines attitudes du mouvement flamand. Louvet ménage trois espaces: citer l’essentiel des discours et des réactions,  ménager, comme à la page 277, une place pour une intervention poétique fluide pour capter l’esprit du temps, par des choeurs, laisser aussi des ouvertures scéniques pour le public – les femmes et les artisans étant d’ailleurs absents. Il évoquera aussi Charles Plisnier, bien sûr, p.284: Le regard de Charles Plisnier est surprenant. (…) Plisnier va y faire une intervention extraordinaire à la fin du Congrès. Passionné jusqu’au pathétique, il soulève le congrès. Les témoins que j’ai pu interroger m’en ont parlé, les larmes aux yeux. . On sait qu’il va voter pour le fédéralisme. Il n’y croit pas. C’est la dernière chance, dut-il. On va encore essayer de s’entendre avec les Flamands.

Bien sûr, il y aura une part d’autocensure. Le déroulement du Congrès n’est pas exempt de certains calculs partisans, manipulant l’assemblée. Certains critiques se montreront réticents envers cette leçon d’histoire théâtralisée, et même contre le théâtre politique en général. Louvet lui-même n’en sera pas entièrement satisfait, et c’est sans doute l’article de Guido Fonteyn dans le Standaard – il s’était déplacé pour voir la pièce – qui sonnera le plus juste: Jean Louvet  cherche par là moins à stigmatiser qu’à prouver la coloration également wallonne de l’aspiration fédéraliste en Belgique. De son côté, dans une lettre à Louvet, Paul Aron s’étonne de la place qu’il réserve au grand nombre de désertions dans les régiments flamands en 1945. Cependant, le fait ressort clairement des documents officiels.

La pièce fut créée les 20 et 21 octobre 1995, au Théâtre de la Place à Liège.Elle parut avec une préface de Robert Collignon, ministre-président de la région wallonne. Elle était dédiée à Jean Van Crombrugge.

Madame Parfondry est revenue.

Notons que dans les années qui suivent Jean Louvet, directeur de la SACD – Belgique, apprendra au cours d’un jury, en France, que les états européens ont à leur programme le subventionnement du cinéma. Il ira trouver Robert Colligon,aidé par les frères Dardenne, et ce sera l’origine de Wallimage à Mons, ainsi que de la Maison du Livre à Saint-Gilles, où le Centre culturel se montrera très actif en ce domaine.

Une oeuvre qui n’avait jamais été publiée…et qui pourtant, selon nous, est une des plus émouvantes et des plus significatives. Au milieu de ses activités multiples, Louvet, toujours ouvert au monde qui l’entoure, sera profondément choqué par l’affaire Dutroux, ainsi que par la percée du mouvement écologique. Les allusions à la marche blanche ne manquent, appel à la nécessité de se mettre en route, de faire bouger les choses. Et puis surtout, sur le plan personnel, le fait qu’il devra prendre soin de sa mère, dont il était séparé depuis longtemps – d’où un retour à l’enfance, qui nous vaudra quelques textes radieux. L’intérêt pour la psychiatrie, il collabore avec différents service médicaux, et son fils Karl se fera psychiatre. L’intérêt pour une nouvelle forme de théâtre, qu’il expérimentera au Studio Théâtre de la Louvière, en liaison avec ses ateliers d’écriture théâtrale. Son épouse, d’autres acteurs, plusieurs professeurs à l’Athénée de Morlanwelez, où il a lui-même enseigné, vont se mettre à composer des pièces qui seront jouées au Studio Théâtre de Strépy-Bracquegnies, sur lequel il va se centrer. La conception du jeu des acteurs se fera d’ailleurs beaucoup plus horizontale que verticale – c’est peut-être cela d’ailleurs qui empêchera la publication. Enfin, inattendu, un goût profond pour la poésie de Philippe Jaccottet. Pas si inattendu que cela: il y a chez l’un comme chez l’autre – et je songe surtout au Jaccottet des dernières années, à ses longues promenades méditatives dans la garrigue autour de Grignan – une façon de se perdre dans le concret, qui requiert une attention très suivie, et débouche sur l’écriture minutieuse et ensoleillée.

Le sujet est très simple: comme cela se faisait – et se fait encore quelquefois – dans le Borinage, au Pays de Charleroi – les gens s’asseyent le soir devant leur maison, pour échanger toutes sortes de propos. Il est vrai que la télévision a nui beaucoup à ces habitudes…C’est ainsi qu’un beau jour l’on constate que Mme Parfondry n’est plus à sa place habituelle…Difficile de résumer une pièce où ce qui compte n’est pas un récit, mais le geste, le contact, la réalité corporelle, face à une vie devenue grise et impersonnelle. Non, il faut se laisser porter par le texte plutôt que de chercher à le comprendre. Ecoutons-les donc,..

Jean Louvet, parlant des sources de la pièce:, p.401: Eté 97. Dans un quartier périphérique de La Louvière, en passant chaque soir, à la soirée,  j’ai vu, là, dans une rue quelconque,, sortir en masse de chez eux des hommes et des femmes, prendre possession de leur trottoir, se parler.  Sortir dans la rue en dépassant la peur, le discours sécuritaire, sortir « autrement ».

p.402, l‘Homme -Soleil: Et tout à coup/il y eut la floraison du monde/La terre avait pris fleur/comme la terre prend feu. Un peu plust ard, après des notes prises à la lecture de Jaccottet: Oui, c’est la lumière qu’il faut à tout prix maintenir. Quand les yeux commencent à n’y plus voir, ou rien que des fantômes, rien que des ombres ou des souvenirs, il faut produire des sons qui la préservent, radieuse, dans l’ouïe. Quand celle-ci défaille, il fait la transmettre par le bout des doigts comme une étincelle ou une chaleur. Il faut essayer de croire que, de ce corps de plus en plus froid, et fragile ‘dont souvent on aimerait mieux se détourner) est en passe de s’enfuir à tire-d’aile une figure invisible dont nos oiseaux familiers, le rouge-gorge, la mésange, ne seraient que les turbulents ou craintifs reflets dans ce monde-ci.

et enfin, p.406: L’image poétique a le pouvoir de réveiller notre conscience des origines, en nous reliant à nos perceptions premières que nous nous faisons du monde.

N’est-ce pas cela, précisément, le retour à l’enfance perdue? Non pas vraiment disparue, mais seulement perdue?

Retour de l’enfant, retour de la mère, après une si longue absence..

Devant le mur élevé.

Vincent Radermecker, au début de son introduction, pose la question qui est à la base de cette pièce, voisine, tant par l’atmosphère que par le sujet, de la précédente: Pourquoi, dans une pièce au finale douce comme du miel, jumeler réminiscence d’assassinats et réflexions sur le rire? Il faut, une nouvelle fois, sr replonger dans l’époque, et dans l’autobiographique. Le déclencheur, sans nul doute, ce drame qui eut lieu à Mons, cette série d’assassinats commis à Mons, sur des femmes un peu paumées, dont les corps  dépecés furent retrouvés dans des poubelles? Le coupable ne fut jamais retrouvé. A côté de cela, décès du père de Jean Louvet, qu’il devait, à la fin, laver lui-même, avec infiniment de tendresse. Il y aura aussi le frigo – qui disparaîtra par la suite – contenant du sperme congelé – réponse étrange au dépeceur, qui s’appelle parfois le Vengeur. Il y aura aussi le refus d’enterrer le père de Jean au cimetière, parce qu’il vivait en concubinage. Tout, décidément, tourne autour du sexe, un sexe désacralisé, déboussolé. Et l’inconnu, devant le haut mur, s’écrie: On ne peut plus rire. Et, encore, le travail en milieu psychiatrique.

La correspondance avec Laurence Vielle, une sorte de convention entre Louvet et cette jeune comédienne belge vivant à Paris, correspondance qui va toucher à des points sensibles. Continuation du travail avec le Studio-Théâtre.Un seul personnage: l’homme, qui se trouve assis, face au public, en lever de rideau, et dont le monologue va constituer la pièce. Bien sûr, avec comme thème la solitude, l’enfermement. Le rire, qui a disparu, et qui était le propre de l’homme. Le visage de la femme, de ces femmes que l’on retrouvera dépecées. Le visage, avec référence à Emmanuel Levinas, pour qui ce visage constitue la personne, et permet la rencontre avec l’autre. Nous voilà, par là même, renvoyés au meurtre du doyen Harmignie, qui fut lui aussi défiguré. Et puis, ce deuxième millénaire qui va s’ouvrir, comme ce mur élevé, devant l’homme. On ne rit plus à La Louvière. Ailleurs non plus. En lieu et place du rire, le narcissisme. L’écriture, lutte contre la solitude. Le dialogue avec ses acteurs. L’enfance qui risque de disparaître. Michel Otten écrira, sur base de la première conférence de Jean Louvet à la Chaire de Poétique de Louvain-la-Neuve: Mais quelle est la force première qui anime cette création, qui gouverne ces allers et retours?? Jean Louvet l’a désignée clairement (…):c’est l’enfant, l’enfant qui devrait subsister en tout homme, l’enfant qui est chargé d’une opposition indestructible, parce que son regard a quelque chose d’original, d’adamique, de premier par rapport au monde (p.489). Et, p.497, cet article de Michel Voiturier dans Vers l’Avenir du 23 août 1999, à propos de la pièce Colette d’Arne Sierens traduite par Jean Louvet: que reste-t-il à une gamine de  14 ans contrainte à l’absentéisme scolaire, déboussolée par les cours, vouée au pouponnage de sa soeurette, moquée par ses impitoyables copines, en butte aux obsessions sexuelles d’un environnement d’érotisme inhibé?/Sa solitude pesante est en quête de tendresse. Elle rêve de danser le flamenco pour épater l’école à la fancy-fair et éblouir son Espagnol de géniteur. Alors, croisant Arsène, mal marié, bricoleur à la petite semaine, ex-amant éventuel de sa mère, elle est tentée de se laisser apprivoiser, non sans réserves et aggresivité.

Et puis viendra la lettre de Nathalie, qu’il avait laissée sans réponse, après d’autres. L’envie cette fois de répondre. L’attente d’une réaction de cet inconnu qu’il avait rencontré dans une file, au bureau de poste, et qui s’était mis à hurler. Il lui avait laissé ses coordonnées, mais il n’est pas venu. Il y aura aussi, étonnamment, cette interrogation, liée à l’enfance, sur la religion, la foi. Il dira, dans une interview par Nancy Delhalle d’octobre 2000: Je me suis demandé, bien que je sois athée, s’il n’y avait pas chez moi une quête religieuse car ce visage aux lèvres blanches qui me disait, on ne peut plus rire, on ne rit plus, m’a amené à une très grande écoute, une très grande attention.. Et c’est peut-être encore ce qui peut nous sauver, cette émotion, cette attention que l’on porte à un visage. Nous sommes là au centre du débat, au centre de la pièce: séquelles d’une enfance catholique? Ou plutôt, me semble-t-il, parallélisme d’une certaine démarche humaniste et d’une certaine démarche catholique. Mais on ne peut, bien sûr, trop solliciter le for intérieur de quelqu’un. Mais il y aura aussi chez lui, comme chez beaucoup d’humanistes, la peur du clonage, de l’anonymat: On a touché à la citadelle, dira-t-il.

La pièce fut jouée pour la première fois au théâtre Varia, dans une mise en scène de Philippe Sireuil, comme l’avait été L’homme qui avait le soleil dans sa poche.

Pierre Harmignie, n°17 – prêtre.

C’est la troisième fois après Simenon et la Nuit de Courcelles, que Jean Louvet évoque le massacre de Courcelles, et c’est suite aux instances d’Armand Deltenre. Mais ici, la part de Deltenre dans l’écriture est minime. Jean Louvet se dirige vers une présentation des faits plus mesurée, moins passionné. Ce qui n’enlève rien au rôle joué dans cette élaboration par Armand Deltenre: ils liront ensemble la Bible, les Psaumes, le Livre de Job, attentifs surtout à tout ce qui concerne le corps, le visage humain. Armand Deltenre, malheureusement, décédera au moment de partir voir la pièce. La mise en scène est de Michel Meurée, et c’est Léon Hansenne qui tient le rôle de Pierre Harmignie. J’ai eu la chance d’assister à la première représentation de la pièce, dans l’église de Courcelles, et j’en ai gardé une impression inoubliable Parmi le public, bon nombre de personnes avaient connu les victimes, ou leur étaient apparentées. La mise en scène de Michel Meurée était parfaitement adaptée, et Léon Hansenne, dans le rôle du doyen, s’était confondu, pour ainsi dire, avec son personnage, le ton, le geste, tout y était. L’entrée en scène des acteurs, sous la forme d’une procession, lente, recueillie, plongea d’emblée le public dans un recueillement attentif.

Par rapport à la Nuit de Courcelles, Jean Louvet avait adopté une simplicité plus épurée, moins d’arrière-plans, et l’effet produit n’en était que plus fort. L’action était privilégiée, le déroulement temporel plus simple, plus continu.. Pour la première fois, l’action tournait autour d’un personnage historique unique, ce qui lui donnnait un relief saisissant; il ne faut pas oublier non plus qu’à la fin de sa vie, le père de Jean Louvet habitait non loin de la basilique St Christophe, desservie par le doyen. A la page 652, Vincent Radermecker cite une phrase d’une brochure consacrée au doyen Harmegnie: C’est un travail ardu que de retrouver l’enfance. Plus difficile encore, semble-t-il, pour un intellectuel.. L’entrée et le final de la pièce sont introduits par l’orchestre, entre les deux se placent des scènes plus intimistes, avec même des moments de douceur.  Bref, une structure très simple, presque classique.Trois polarités: la prière, Charleroi, la guerre. Une nouvelle fois, l’emprunt et l’empreinte: des accents qui parfois rappellent Brecht, et puis ce superbe passage, cité p.679, dans la bouche du doyen  Mon Dieu, protégez-les/même sils ont péché/Aidez-les dans ces temps de barbarie/Le pauvre est encore plus pauvre/La faim les tenaille tous au ventre/pauvres ou moins pauvres/j’ai appris à la connaître//De Dampremy à Marchienne-au-Pont/l’hostie est noire/entre les lèvres bleues des mineurs.. Il faut ici rappeler que le doyen Harmegnie avait été professeur à Louvain, ce qui ne l’empêcha pas, mieux que n’importe qui d’autre, de se pencher sur le sort des plus démunis de ses paroissiens, et de se sacrifier pour eux.Et dans une variante, p.713: A Charleroi on ne meurt pas/on survit dans la mémoire des hommes/aux yeux cernés de noir./en attendant, mon Dieu,/le jour de la résurrection.

Une pièce rayonnante, qui fait la part égale au recueillement et à la célébration.

Joseph Bodson