Une fois n’est pas coutume, nous rendrons compte ici d’un ouvrage publié en 1857 : le Guide du Voyageur en Ardenne de Jérôme Pimpurniaux. L’avant-propos mérite qu’on s’y arrête. Il contient une réflexion sur la situation de l’édition en Belgique au XIXe siècle : « Ce livre est écrit par un Belge, ce qui est éminemment fâcheux pour le livre et pour l’auteur ». L’auteur s’en explique en dénonçant les préjugés qui entourent la littérature française de Belgique, en particulier du côté du « pays du vin » (sic). Et pourtant l’ouvrage recueillit un franc succès : en 24 heures, l’éditeur en écoula 24.000 exemplaires.

L’ouvrage comporte deux volumes. Le premier est consacré aux Fagnes, la Warge et l’Amblève, Remouchamps et ses environs, la Salm et l’Ourte (sic), l’Eau D’heur, le Viroin, la Lesse, la Semois et la Chiers. Là apparaît donc la première caractéristique du récit : le paysage, les villes et les villages, tout s’ordonne autour des rivières : «Il s’agit maintenant de choisir la route qui doit me conduire à La Roche. Suivre l’Ourte est à peu près impossible ; il faudrait se résoudre à la traverser plusieurs fois à gué. Je me décide à prendre le chemin qui s’éloigne le moins de la rivière, et qui conduit par Bérisménil à Maboge.

Le plus remarquable dans ce livre, c’est l’agrément de lecture. Ces excursions d’un touriste belge se lisent comme un roman où l’on découvre les charmes d’un pays comme une succession de promenades dominicales. Les descriptions alternent avec les anecdotes.

Mais qui était donc Jérôme Pimpurniaux ? Né à Namur en 1741, il décède en 1837. Il est connu tout d’abord comme l’auteur  de Légendes namuroises. Ce n’est que vingt ans plus tard qu’un éditeur facétieux eut l’idée de ressusciter Jérôme Pimpurniaux en utilisant son nom comme pseudonyme pour la publication du Guide du Voyageur en Ardenne. Il s’agit d’Adolphe Borgnet, né à Namur en 1804, historien et professeur à l’Université de Liège. On découvrit ensuite que les Légendes namuroises étaient en réalité déjà écrites par Adolphe Borgnet. Ce dernier se fit connaître par de nombreuses publications à caractère historique.

Dès lors il n’est pas surprenant de trouver dans ce guide des notations historiques et sociologiques. Par exemple, il est question du chemin de fer qui, de Liège, permettait de gagner Spa. Ou encore, de passage à La Roche, le narrateur s’étend sur la passé de la localité, son château et ses illustres occupants, sans oublier sa légende (page 98).

Autre vallée, autre légende : l’Amblève et la fée de la Lienne. Jérôme Pimpurniaux nous en fournit un résumé circonstancié. Le hasard m’a permis de retrouver le texte intégral sous la plume de Louis Banneux, dans l’Ardenne mystérieuse, Prix de littérature du Brabant. L’ouvrage, rehaussé d’illustrations d’Alfred Martin, contient quinze nouvelles. Cet ouvrage renferme une mine d’informations sur le folklore ardennais, mais aussi sur le mode de vie d’autrefois. Ainsi dans La Veillée est mise en scène la typologie de la manière dont les anciens occupaient leurs soirées, en ce temps où l’éclairage était réduit et les loisirs sans commune mesure avec ce qu’ils sont devenus. Cette nouvelle se termine par la Complainte des macrales di Werpin, notation musicale comprise.

Le deuxième volume du Guide du Voyageur en Ardenne les vallées de l’Our, la Sure, la Lomme, la Lesse, la Meuse, la Semois, la Vire, l’Alzette, les deux Erenz, le Mamer, l’Eischen, le Hoyoux et la Mehaigne. On peut s’étonner de voir figurer dans cette liste de rivières quelques vallées du Grand-Duché de Luxembourg. Il ne faut pas oublier que le statut d’indépendance de cet état n’a été fixé qu’en 1866. Avant cette date, le Grand-Duché était l’objet de revendications territoriales des Pays-Bas, de la Prusse et de la France. Le terme « Ardenne » doit donc être compris dans le sens le plus étendu, comprenant la Famenne, le Condroz, la Gaume, mais aussi le nord-ouest du Grand-Duché : L’Ardenne n’étant nulle part, doit être un peu partout. (Volume 2, page 381)

À la même époque qu’Adolphe Borgnet, vivait en Ardenne Alphonse de Prémorel (1799-1888). Il est le premier écrivain à tracer un itinéraire artistique et littéraire de la Semois. En 1851, il publie Un peu de tout à propos de la Semois. Cet ouvrage présente un intérêt à la fois littéraire, historique et touristique. Alphonse est l’arrière-grand-père d’Adrien de Prémorel, poète et naturaliste, auteur de Cinq histoires de bêtes pour mes cinq fils.

Il convient aussi de mentionner Edmond D’Hoffschmidt de Resteigne, dit l’Ermite (1777-1861). Bien qu’il ne soit pas à proprement parler un auteur de récits, il est connu pour son abondante Correspondance (1808-1861), publiée par Pierre Jodogne. De naissance noble, Edmond d’Hoffschmidt fut officier de l’armée de Napoléon avant de se retirer dans un ermitage, près de Han-sur-Lesse. À la mort de son père, il devint châtelain de Resteigne et assuma la charge de bourgmestre. Il s’occupa entre autres du financement et de la construction d’un pont en pierres sur la Lesse, en remplacement du pont en bois emporté par un brusque dégel de la rivière. Sa correspondance jette une lumière particulière sur la société et le mode de vie en Ardenne pendant la première moitié du XIXe siècle.

Pour clore le XIXe siècle, on ne peut passer sous silence l’aventure ardennaise de Guillaume Apollinaire. Né à Rome en 1880, Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzki arrive dans les Fagnes en 1899, en compagnie de sa mère, femme aventureuse, attirée par la vie mondaine et les casinos. Ils s’installent à Stavelot. Le jeune homme découvre là les plaisirs de la campagne et de la forêt. Il écoute les légendes wallonnes, goûte au pèket, regarde danser la maclotte. Il fréquente le cercle littéraire de la Fougère et s’éprend de Marie. C’est ainsi que débute sa carrière poétique : C’est la maclotte qui sautille – Toutes les cloches sonneront – Quand donc reviendrez-vous Marie… Apollinaire écrira des dizaines de poèmes, inspiré par cette Marie, mais aussi par l’atmosphère brumeuse et mélancolique des Fagnes humides. Il y connut l’insouciance du bonheur adolescent, s’initia au wallon et courtisa sa première crapaute. Le musée de Stavelot et une plaque commémorative perpétuent le souvenir du bref séjour du poète dans la région.  

De ces quelques témoignages il ressort que le cœur de l’Ardenne battait encore vers au XIXe siècle au rythme de la nature et des traditions ancestrales. Pays de rivières, de forêts et de collines, elle ne subissait pas encore les changements sociétaux qui se faisaient jour au nord d’un axe Mons-Liège. Le chemin de fer Namur-Arlon ne fut inauguré qu’en 1858. Aucune grande ville ne se développa au cœur de l’Ardenne ; elles se situent toutes sur son pourtour. L’habitat est dispersé dans les villages et les bourgs. L’illettrisme est encore fort répandu. Il est frappant de constater que la littérature belge d’expression française s’épanouit dans le nord de la Belgique et à Bruxelles. La plupart des livres cités dans la bibliographie sont édités à Bruxelles. En Wallonie, il faudra attendre le XXe siècle pour voir apparaître des Arthur Masson, des Charles Plisnier ou des Simenon.

D’où cette réputation de bon sauvage que l’Ardennais traîne encore après lui. D’où cette atmosphère de mystère, ces images de terre inviolée qui attirent le touriste en quête de vie authentique.

Jacques Goyens

Bibliographie

Jérôme Pimpurniaux, Guide du voyageur en Ardenne, Bruxelles, 1857

Louis Banneux, L’Ardenne mystérieuse, Illustrations d’Alfred Martin, Bruxelles, 1930

Alphonse de Prémorel, Un peu de tout à propos de la Semois, 1851

Edmond d’Hoffschmidt de Resteigne, Correspondance, Édition critique et annotée par Pierre Jodogne, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2006

Guillaume Apollinaire, Alcools, poèmes 1898-1913, Gallimard