Le Grenier Jane Tony rend hommage à Péhéo (Olivier Pelat)


BIOGRAPHIE
Olivier Pelat (Péhéo) est né en France en 1961 mais a passé son enfance à l’étranger (Tahiti- Allemagne) à cause des déplacements de son père, général de l’armée française. Rentré en France il a fait des études de droit et de sciences politiques à l’université de Montpellier où il a enseigné comme assistant universitaire pendant quelques années. Il a ensuite travaillé à Rome comme consultant à l’ISMERI. A la fin des années 90 il est venu en Belgique et il a travaillé pour l’Union latine, organisme international. Dans les dernières années il a travaillé comme consultant pour différentes ONG. Menant sa carrière professionnelle de concert avec sa carrière poétique, il a publié une petite dizaine de recueils de poésie.

Ave atque Vale !
Hommage à Péhéo
[1961-2020]

 » Il n’y a d’initiation qu’au néant — et au ridicule d’être vivant.
… Et je songe à un Eleusis des cœurs détrompés, à un Mystère net,
sans dieux et sans les véhémences de l’illusion. »
Emil CIORAN, Précis de décomposition

La mort finalement -et comme toujours- l’aura emporté justifiant cette mélancolie (qui n’est que de la tristesse en habit du dimanche) profonde on eut mieux fait de dire radicale, au sens étymologique- dont son œuvre trahi autant que celle de Cioran.
Ainsi Olivier Pelat, alias Péhéo, alias Quiritès, s’en est allé dans la nuit du 17 au 18 avril écoulée après une lutte acharnée de plus de trois ans contre un cancer qui ne le lâchait pas.
Ne vous y trompez pas, il l’aura fait suer, la méchante bête ; les médecins ne lui en avaient donné que pour un an et demi mais ils ne connaissaient pas son opiniâtreté à vivre…à vivre malgré tout, malgré l’inutile, malgré le ridicule.
À vivre pour lui, sa femme, sa fille et…pour la poésie, cet art inutile du ridicule et du rien mais qui, comme le néant de Platon, est déjà quelque chose.
On ne cesse ainsi de faire mentir Parménide dont -peu le savent- il collectionnait les traductions des fragments.
Rappellerais-je, ici, que le traité de Parménide » De la nature » (aussi traduit comme « Sur l’Étant ») était connu, en son temps et milieu, non comme la pierre d’angle de l’ontologie philosophique occidentale -après tout Platon et Aristote s’entendent sur ce point: la nécessité du crime (« philosophique de Parménide ») ! – mais bien, plus simplement et noblement, comme Le Poème.
On a beau philosopher, donner raison à Platon, interroger avec Socrate ou, encore, préférer Aristote, finalement on en revient toujours à la poésie et l’on ne réfléchit jamais -si l’on y songe- que d’un poème et d’un battement de cils.
Et aux poèmes autant qu’aux poètes, Olivier sera revenu toujours et inlassablement.
Interrogeant sans cesse la possibilité poétique, ses finalités et surtout sa nécessité ; c’est cette nécessité qui l’avait poussé à prendre les rennes du Grenier pour maintenir ce lieux d’échange, de présentation et d’édition au service des poètes ; et pour que la poésie reste -ainsi toujours- un art vivant !
Alors, poètes, pour lui rendre l’hommage qui lui est dû et qu’en nous -à tout jamais- il demeure vivant, nous vous proposons, dans ce numéro spécial, de vous faire (re)découvrir quelques extraits de l’œuvre qu’il nous lègue (Cf. Bibliographie donnée à la fin de ce numéro).
Vous lirez un poète d’une grande sensibilité à la plume classique ; un véritable romantique qui comme tous les vrais romantiques voulait fuir à toute force le romantisme et ses illusions ; un cœur si tendre qu’il ne pouvait que récuser l’émotion toujours prompte à tout emporter -même la mort et le lit des torrent- ; un matérialiste sceptique qui cependant ne détestait ni la vie, ni les hommes et à peine le monde. Non, Olivier n’était pas vraiment capable de détester. Certainement était-il capable de détestation -de la modernité, par exemple- mais la nature ne lui avait pas conformé le cœur pour détester ; je crois que -même s’il voulait à toute force se défendre du sentiment- les Hommes, il les aimait. Il n’est besoin, pour s’en convaincre, que de lire son dernier éditorial et ses derniers vers, le « dit des trois morts et des trois vivants », un homme qui écrit cela, qui écrit comme cela, ne peut-être qu’infiniment bon et sensible et c’est ce que de l’homme comme du poète, somme toute, je retiendrai.
Aux amis, au moment de se quitter, les romains lançaient à la suite de Catulle -dont Olivier était grand lecteur- : « Ave atque vale »

Alors, Salut à toi et bonne route, mon ami !
Lysztéria Valner
Le 29 avril 2020

Note de présentation des éditoriaux de la NRE signés par PÉHÉO

« Je chante toujours parmi
Les morts en mai mes amis »
Louis Aragon

Il est toujours utile de lire un poète, non seulement dans et pour sa poésie mais, également, dans ce qu’il est convenu d’appeler ses « autres écrits ».
Les Élytres du Hanneton -revue historique du Grenier Jane Tony- ayant cessé de paraître à la suite d’une crise majeure traversée par l’association, c’est à Péhéo que revient le mérite d’en avoir refondé le projet et sa nouvelle mouture numérique. C’est à ce titre qu’il a, étant déjà malade, pendant près de deux ans, fait œuvre mensuellement d’éditorialiste de La Nouvelle Revue des Élytres.
C’est cette vingtaine d’éditoriaux que nous vous proposons de découvrir ou de redécouvrir ci-après.
Je vous disais mon intérêt précis autant que général pour les « autres écrits » des poète ; c’est qu’il m’a toujours semblé qu’on ne lisait pas exactement Rimbaud de la même manière selon que l’on ait, ou non, connaissance de sa correspondance avec Arsène Houssaye ou de ses lettres du Harar, ou Baudelaire, si l’on ne connait l’œuvre du traducteur, du critique d’art et si l’on a lu, ou non, les projets de préface et d’épilogue Des fleurs du mal.
Et il en va ainsi également de l’œuvre que nous laisse Péhéo dont les éditoriaux vous révèleront à la fois l’homme, le poète et l’image qu’il en avait, l’art poétique et la conception qu’il s’en faisait.
Sur l’impossibilité du dire autant que sur sa nécessité, sur l’expérience poétique et la nature du langage et, le tragique -bien sûr- de la condition humaine et, chez ce sceptique rigoureux, chez ce matérialiste -tant- spirituel, cet horizon toujours heureux -finalement- qu’est la poésie, ainsi qu’il l’écrivait dans son dernier éditorial auquel je laisserai le dernier mot -et vous comprendrez ainsi l’exergue d’Aragon qui précède cette présentation-:
« Alors assis sur un banc au Mont des Arts, le dos contre les étoiles, nous nous miment à parler des travaux des jours, des destins des abeilles, de la lumière, du silence de la pluie, des lucioles, de la mer couleur et du vin… de l’ut- peritis des hommes comme de la douceur de la nuit, du sourire de l’enfance et du chant de Cassiopée. Car demain il fera jour !  » (Péhéo, Et pourtant la poésie dans un monde tant achevé, NRE, novembre 2019)

Lysztéria Valner

I. La Nouvelle Revue des Élytres
Est-ce bien raisonnable aujourd’hui de vouloir encore écrire de la poésie — c’est-à-dire parler des choses — quand l’esprit du temps, celle de notre époque, ne se soucie guère que de bavardages ou d’opinion ?
En écho : « O vieillard, ô Pyrrhon, comment et où as-tu trouvé le moyen de sortir de la servitude des opinons ? »
Non, probablement pas ; mais vouloir parler n’a jamais été un acte raisonnable et ce ne sont pas les poètes qui me contrediront… il est toujours désespérant de rajouter du silence au silence ainsi dans l’immensité indifférente du monde.
En écho : « Ne doutez pas — qu’ainsi de n’être dans le silence nous fumes d’un monde sans émotion.»
Alors oui, écrire de la poésie, la lire dans les estaminets, l’oublier dans un tiroir, la retrouver et l’envoyer à des amis, est un chemin déraisonnable — comme un long détour incertain que l’on ferait pour répondre aux questions qui nous sont obligées.
En écho : « Et de la nécessité, il y a oracle ! »
Et pour ce chemin déraisonnable, il nous fallait bien du papier, un grenier et des ailes pour aller — et des élytres pour une nouvelle revue… une revue certaine de poésie vivante où rien n’est parfait et où l’éphémère se confond avec le marbre, la lumière avec les mots.
En écho : « Alors je pensais ce que pensait Ulysse ! »
Ecce, la Nouvelle Revue des Élytres — comme après une si longue absence — avec un chœur en écho qui nous rappellerait qu’être poète, comme lire de la poésie, c’est toujours tenté la vie pleine.
Faut-il encore le dire, La Nouvelle Revue des Élytres n’a pas la vanité d’être une vitrine de quelque chose mais elle a seulement l’ambition d’être nécessaire à la poésie … et de nécessité, il faut faire nombre, alors n’hésitez pas, rejoignez-nous !
Péhéo

II. Emporté par la phrase…
Avec le peu de mots et de langage que nous avons, que peut-on dire et écrire réellement ? Presque tout, affirment en cœur les belles âmes et les censeurs. Rarement grand-chose pointe le sceptique.
De fait, nous ne disons rien ou si peu au-delà des banalités qui nous permettent de vivre ensemble — et ce que nous écrivons ne dépasse guère l’ordre du commun et des bienséances de notre époque.
Faut-il alors désespérer de tout ou sans aller sans amour dans la lucidité glacée de la lumière ?
Reste peut-être, la poésie quand emportée par la phrase — la phrase et non le mot — elle nous dévoile des nouvelles formes, de nouvelles fulgurances et nous donne l’illusion du dire, l’illusion alors d’élargir notre monde.
L’expérience de la poésie, ce n’est peut-être que cela, mais elle est précieuse (même si certains ricanent) pour nous et ceux qui la suivent ; précieuse surtout au quotidien des nuits trop longues.
Péhéo

III. Trois minutes d’images et de son
Il faut ne jamais croire aux vérités de sa propre époque, elles sont rarement vraies — ni se livrer à ses modes comme à ses bacchanales, sans de solides raisons pratiques. Et pourtant, il faut bien faire l’expérience du présent et céder aux passions du temps un peu de saison.
Et de solides raisons logiques, n’en doutez pas, nous en avons, et des impératifs, pour avoir décidé de mettre en ligne via le réseau électronique Facebook le retour d’expérience de nos réunions mensuelles : trois minutes d’images et de sons pour retenir les impressions de nos intervenants et des poèmes qui ont été lus.
Mais trois minutes, c’est une éternité pour des impressions — et comment y faire rentrer alors tous ces poètes, tous ces lecteurs et nos intuitions éphémères que nous avons quand nous les écoutons ?
En faisant des choix évidemment, des choix arbitraires — des voix pour trois minutes et une coquille noix pour un instant de poésie — et en ayant comme toujours, vous dis-je, de solides raisons techniques ! Et puis l’éternité — fût-elle moderne et pleine d’impressions — est une expérience finie qui répète faute de mémoire.

IV. L’Expérience de la Lecture
Euclide de Mégare — qui jadis venait si souvent au Grenier nous saluer de sa philosophie — me disait l’autre jour que le questionnement commence réellement là où s’arrêtent l’image, le terme et le commentaire. Car enfin dans la logique des propositions, ou encore dans l’art et la science de raisonner, il est impossible de questionner (comprendre et saisir) sans les mécanismes intuitifs de la pensée. Le dire et l’exprimer viennent après.
Et il n’est pas nécessaire d’être un brillant logicien pour le comprendre ; il suffit d’abord d’ouvrir un livre (et peut-être même un livre de poésie), de s’arrêter et de faire alors l’expérience de la lecture.
C’est une bien singulière expérience, assez banale somme toute, voire quotidienne, qui est pourtant capable de nous donner tout à la fois des émotions, des sentiments de beauté, de haine ou de laideur, des désirs et des rêves… mais aussi la capacité d’arraisonnement et de réflexion et tout cela dans un temps particulier qui n’est pas seulement du présent. Comme si dans la lecture, le présent devenait plus-que-parfait, en s’unissant alors au passé et au futur. Et pour le lecteur l’illusion enfin de maîtriser la traversée de l’instant.
C’est pour cela qu’il ne faut pas enfermer la poésie à seulement des formes spectaculaires, à de seuls événements théâtraux éphémères — et pourtant comme elle peut être longue la journée d’un éphémère, tant de cris, tant de douleur — qui se succéderaient à un train d’enfer trop médiatique. C’est aussi peut-être pour cela qu’au Grenier nous avons opté pour la lecture de la poésie sans mise en scène.
Péhéo

V. Une assemblée générale pour décider ce que nous voulons faire !
Alors venez.
Hier soir, un peu par hasard, au coin de la rue des Alexiens, j’ai rencontré Platon, un vieil ami, un peu ivre, un peu sourd, qui sortait probablement de quelques banquets académiques où les poètes ne sont point invités. Sachant qu’il voit double depuis si longtemps (des formes et des ombres), j’avais toutefois espéré qu’il ne me reconnaisse pas, afin d’éviter tout dialogue trop tardif sur le beau et le nécessaire. (Amicus Plato, sed magis amica veritas) Hélas ce soir-là l’homme était en forme, et moi tout en ombre. Il me héla donc à la rue, comme on appelle un nocher pour traverser la nuit :
– Ola du Grenier, qu’est-ce que cette république, cette réunion que vous nous affichez pour le 17 mars prochain?
– Le mot est un peu fort, ce n’est juste qu’une assemblée générale, celle des poètes et de notre Grenier.
– Une assemblée publique ? mais pourquoi faire ?
– Pour décider ce que nous voulons faire et accessoirement — très accessoirement, notez-le bien, sur ce que nous voulons être ; voire non-être ! évidemment ! C’est très important parfois de savoir ne pas être !
– Mais vous n’invitez point les philosophes – où pensez-vous vraiment aller, sinon à la catastrophe?
– Bien sûr, mais vous savez, les poètes entre scandale et catastrophe, ils ont depuis longtemps l’habitude des grands espaces.
– Mais que pouvez-vous gouverner sans les sages et les savants ?
Je serais bien d’accord avec vous si nous étions des courtisans, sitôt avides de lucres, si vite avides d’honneur ; mais nous sommes des poètes, seuls l’amour et la mort nous intéressent vraiment. Alors, gouverner ? Non, nous voulons seulement décider de ce que nous voulons faire, mais pour cela il faut venir avec ou sans philosophie à notre assemblée. Venez, on vous y attend.

VI. La philosophie étant un art éphémère, faisons de la poésie !
N’en déplaise à toutes les académies tant allemandes que romantiques, force est maintenant d’affirmer que la philosophie est un art éphémère ; certes parfois de très haut niveau et souvent de très haute culture, mais toujours éphémère.
Pour s’en convaincre une bonne fois pour toutes, il suffit de relire la définition que donne Louis Althusser de la philosophie : « un long détour pour répondre à des questions auxquelles on ne peut échapper ». Et si donc, on ne peut y échapper (comme la vérité de l’être cher à Antiphon) chaque génération est condamnée alors à poser les mêmes questions et à toujours recommencer (comme le cimetière marin cher à Sisyphe) : change la forme, l’illusion et le désir — la philosophie n’a pas le sens de l’histoire !
Reste alors le bonheur, presque épicurien, de parler du présent ! Mais là encore, enfermée dans ses propres langages, elle de devient inaccessible à ses contemporains et parfaitement illisible pour les générations futures à moins de vouloir en être le conservateur.
Alors quoi ! ― sans faire d’arrêt cardiaque ni même s’arracher le cerveau — art pour art, éphémère pour éphémère, arrêtons les docteries, faisons de la poésie et parlons du vivant. Et peut-être qu’en étant soi-même, on sera lu et compris au-delà de notre propre génération.

VII. Le retour du réalisme fonctionnaliste
Il faut bien constater qu’aujourd’hui, les politiques culturelles sont frappées par un fonctionnalisme bien encombrant pour nous pauvres poètes qui n’avons pour seule ambition que de répondre aux étranges sollicitudes silencieuses qui siègent dans nos langages et parfois dans nos regards.
Certes quand l’argent public est en jeu, il faut bien, pour éviter tout clientélisme trop abusif, des mécanismes d’attribution (un budget, des objectifs, des appels d’offres…) ; mais de là, à n’appréhender les choses qu’à travers leur utilité sociale supposée ou encore une fonction fantasmée, c’est imposer aux activités artistiques et à la création un réalisme socialiste d’un autre âge.
Et de fait, c’est souvent ce qui se passe. Sous couvert d’une action culturelle — et pour peu de sous, un subside, une obole même pas un titre — on nous somme d’avoir une fonction : édifier les masses, divertir les foules, flatter les grands, produire du sens, accommoder les restes, faire société ( ?)… Et la liste peut être longue quand les institutions perdent en intelligence (celle de produire du pouvoir) au nom de l’illusion moderne, toujours trop cuite, de la onzième thèse sur Feuerbach.
Alors la poésie et la création, doivent-elles refuser tout soutien financier ? Non évidemment, mais à la condition que les institutions, tant publiques que privées, se rappellent que si nous pouvons avoir des objectifs communs, nous avons aussi des enjeux spécifiques et légitimes qui ne sont ni diluables dans le fonctionnalisme ambiant ni assimilables aux intérêts de ceux qui nous gouvernent.
Reste à savoir alors, quels sont les enjeux spécifiques aujourd’hui de la poésie ? (à suivre)
Péhéo

VIII. Faire clarté au monde
Il est des jours comme cela, où le monde est bien flottant — où les choses les plus évidentes prennent des formes incertaines et les ombres, des lumières bien déconcertantes.
Des jours comme cela, si lourd à l’abandon, où même les poètes les plus solides, semblent alors hésiter à choisir leurs destins ; comme s’il devenait impossible de poser des mots sur des choses, impossible d’arraisonner le monde par le langage. Et de peur comme de lâcheté, d’en dire trop peut-être (ô Protagoras), ou de précipiter leurs illusions comme leurs complaisances, dans le chaos incessant des choses, ils écrivent un apparat de mondanités avec tout un attirail d’artifices, de lieux confus et de silences communs.
N’en déplaise à certains, ces jours sont désastreux. Ne pas choisir les mots, c’est refuser de faire clarté au monde et pire encore, d’en faire conscience. Et qu’est-ce que serait la littérature, la poésie, sans cette volonté de faire conscience (sinon un art thérapeutique pas même décoratif).
Alors poètes n’hésitez pas à rendre gorge par tous les styles, par tous les mots, par le langage, la violence du monde et la misère des hommes. Et venez au Grenier.
Péhéo
Septembre 2018

IX. Et la chanson alors ?
Certes la poésie est partout et le poète — figure indépassable de notre modernité (surtout s’il est mort et qu’il sait se prêter à tous les vices et les images du commerce de masse, teeshirt, punch line, muge, dead-selfy) — le poète est reconnu !
Soit… mais vivre à Bruxelles aujourd’hui n’est pas toujours aussi plaisant pour un poète qui bien souvent, et à juste titre, ne comprend pas pourquoi il devrait vivre caché pour être heureux.
Car dès qu’il sort de chez lui, ne fût-ce que pour chanter, il se voit obligé tant par chacun que par certains, d’endosser les postures, les opinions et les sentiments indispensables du moment, de réclamer la table rase et le dépassement du temps (lui qui sait pourtant que le temps n’est que le bruit de l’écoulement des choses et parfois même un cri !) et enfin, de déclamer comme en chœur, les éléments ô magiques de langage. Et si par manque de savoir-vivre, il s’éclipse de ces nouvelles obligations sociétales, on lui assigne alors une indifférence méprisante et un dégout démontré « ah vous chantez ! »
Eh bien oui, le poète chante et pas toujours des vers hermétiques — sublimes forcément sublimes — il chante son simple bonheur d’être là, sa mélancolie ou encore sa difficulté, somme très banale, de parler aux autres.
Il chante et pas toujours sur du beau papier, parfois sur seulement trois petites notes de musique… Et nous au Grenier nous aimons les écouter, ces petites notes de musique ; nous aimons aussi les inviter à partager nos séances. Comme à toute forme de poésie, la chanson est bienvenue au Grenier Jane Tony et le poète aussi ! Car si le poète ne peut plus chanter, il doute !
Péhéo
Octobre 2018

X. Ô l’esprit du temps
Et si le poète aujourd’hui se trouva « comme un monde avorté » à écrire son journal, nous serions bien étonnés de n’y retrouver aucune indignation (fût-elle sartrienne), aucune vérité (fût-elle révélée), ni aucun dépassement de l’homme (fût-il scélérat) — ni même encore, tout ce fatras de gestes et de postures impudiques qu’exige avec aveuglement, l’esprit du temps.
Mais pour nous poètes, comme probablement pour tous autres créateurs d’aujourd’hui, cette exigence obscène de l’esprit du temps (du Welt-Zeitgeist), cache tant une obligation qu’une injonction à faire exclusivement dans le dérisoire et l’émotion « comme un marbre de deuil où le ciel serait noir ».
Pas besoins de retourner aux âges des « Destinées », pour savoir que l’émotion est hélas, trop souvent, comme le vécu, une impasse ! Une impasse qui ne mène à rien, à aucun dépassement, ni à aucune maîtrise ; si ce n’est de provoquer le réflexe et l’adhésion immédiate (et bien évidemment celui de la vente !). Et puis tout le monde a du cœur et du ressenti, même le perroquet psychopathe et paranoïaque du président.
Mais il y a plus inquiétant encore, avec l’émotion, nous ne sommes plus sujet de notre propre action. Comme dépossédés alors, nous devenons objet (objet d’adhésion, objet de désir, objet de consommation… et finalement objet de damnation) de forces extérieures qui nous aliéneraient. C’est peut-être cela en fait l’esprit de notre postmodernité : ne plus être un sujet mais un objet ! Avec pour seule ambition, celle de répéter à l’infini, comme dans un gynécée, nos souffrances.
Heureusement, au Grenier « où le juste opposera le dédain à l’absence », nous réussissons encore à nous affranchir de cette tyrannie du bruit et de l’image et à exprimer une certaine expérience du monde : celle de la poésie.
Alors, n’hésitez pas, venez nous rejoindre avec vos poèmes.
Péhéo
Novembre 2018

XI. Être poète
Méditant sur l’inconsistante tristesse de mon âme, à cause, à cause d’une femme, je déambulai un soir à Bruxelles, sans réellement penser que cela jamais, ne pût être vraiment sérieux. D’ailleurs sinon le poids de mon exil, si loin de Rome, de la lumière — le fût-il ? — tout ici n’est que farce, farce et désappointement !
Qu’à cela ne tienne, je déambulai quand même, de la Grand Place à la Mort Subite, du Grand d’Espagne aux Alexiens d’un pas allègre, presque léger, marmoréen… et tout tremblait dans mon lointain ! Quand soudain, hirsute, les mains épaisses et le regard ailleurs, il me barra le chemin : « Moi aussi je suis poète et je dois vous parler ! »
Sans trop vraiment m’impressionner, dans sa redingote usée par la pluie, il ressemblait quand même un peu à Verlaine, et je cherchais derrière lui, la détonation d’une dispute et l’ombre d’un jeune homme. Mais cela c’était, il y a plus d’un siècle !
« Je suis poète, j’ai de l’écriture et des choses à dire et pourtant, on me ferme doucement la porte au nez, on me sourit, on s’excuse, personne ne me lit. Serais-je ainsi condamné à ne vivre seul qu’avec mes mots ? Et à quoi donc peuvent bien servir des mots s’ils ne peuvent pas être partagés ? »
« À nourrir notre solitude » aurais-je été tenté de lui répondre, s’il ne m’avait pas semblé invisible — sans âme et sans château, presque sans défaut. Et je n’avais pas envie de le renvoyer à son désespoir.
Alors, je l’écoutai, ensemble, à lui parler, de cette condition toujours particulière qu’être poète ; et que somme toute, sous le soleil, cela restait bien banal : – « Mais à Bruxelles, sous le soleil ? Et en plein hiver, est-ce sérieux ? » – « Certes, mais il y a le Grenier, vous pouvez y venir. On vous y attend avec vos querelles, vos ombres et vos amis. Avec votre éloquence et vos intelligences ».
Péhéo
Novembre 2018

XII. Meilleurs vœux 2019
Et comme alors
Une infinité d’instants
Et surtout des mots pour le dire ;
Du temps, du bruit pour l’écrire
Et des destins aussi pour le vivre ;
Des injures bien sûr, et des amours
Encore ! à mourir au petit jour ;
En somme
Le vrai, le beau, l’injuste et l’incertain
Pour ne pas renier demain
Poète
Ce qu’hier tu as posé sur du papier ;
Bonne année !
Péhéo
Janvier 2019

XIII. Des poèmes à cinq clous sur des vers de mirliton
À force de tant désirer avoir une âme (et une âme encore plus belle, plus transparente et remarquable, que celle des saints), et de ne retenir que des narrations esthétiques et des discours narcissiques — poètes ! – nous avons oublié le juste et l’injuste, la souffrance et la violence… Nous avons oublié que nous sommes nous aussi comme obligés, engagés dans le monde. Obligés d’agir et pire alors, d’en être parti preneur. C’est à mon sens notre tragique et certainement la base, avec la mort, de notre condition humaine (ce qui est indépassable).
Alors quand la question sociale étouffée depuis tant d’années refait surface — évidemment avec violence — il est normal que chacun reprenne ses partis pris, ses intérêts et ses enjeux. Et il est tout aussi naturel que les poètes se remettent à écrire des poèmes de circonstances, des poèmes à quatre sous, voire même des poèmes à cinq clous sur des vers de mirliton.
La poésie est une écriture de gestes et d’intelligence, alors comment ne pas être satisfait, quelles que soient d’ailleurs nos opinions, quand elle sort enfin des salons et des étuves des facultés pour – fichtre comme le père Duchesne ou d’outre-tombe comme Chateaubriand – parler au plus grand nombre des larmes des hommes et du monde. Et tant pis si parfois il y manque des pieds et que les rimes y soient un peu forcées.
C’est pourquoi au Grenier Jane Tony, nous n’hésiterons jamais à écouter l’éloquence des mots et l’intelligence de la langue quand un poète se lève pour dire sa vérité.
Péhéo
Février 2019

XIV. Le monde n’est pas encore assez plat !
Si dès 1984, certains avaient déjà voulu rationaliser les langues et les usages et tant aimé réformer les mots et les concepts — au nom de l’intérêt général bien compris de quelques-uns — le projet toutefois avorta non pas à cause d’une soudaine résistance des usagers, mais simplement par faute de moyen : le monde n’était pas assez plat !
Et le langage aussi : il était impossible de lui imposer une seule et même fonctionnalité, une seule et même rationalité. Cela ne fonctionnait pas ; et l’étrange réalité des choses s’obstinait encore à contredire, tout en silence, les certitudes de l’époque, comme celle de croire qu’il n’y avait qu’un seul ordre dans le discours (celui de puissants) quand il eut été pourtant plus sage de penser que le langage charriait des-ordres et des fonctionnalités différentes, que chaque locuteur mélangeait allègrement en fonction de ses propres enjeux.
Et aujourd’hui, les mêmes élites ont les mêmes désirs, celui enfin d’une novlangue décidée et d’une parole reformée afin qu’il puisse, le langage, n’exprimer qu’une seule rationalité, celle probablement du commerce et de la marchandise. Certes, la finance a réussi à planifier et à liquéfier le monde (faut-il le croire ?) et la cybernétique a réussi à inventer une expertise sans critique, une intelligence artificielle qui devra imposer alors au langage, une pratique d’experts, une vérité sans puits et une modernité ineffable. Elle nous ferait même des poèmes !
Mais hélas le langage n’est pas réductible à une seule intelligence, fût-elle artificielle… et à un seul ordre. Le monde n’est pas encore assez plat ! Et le sera-t-il jour ? Ô Ératosthène de Cyrène ! Peut-être… mais aujourd’hui le lieu et l’usage, qui résistent le mieux au phantasme d’un monde globalitaire c’est encore la poésie ; la poésie avec ses poètes souvent en marge des langages pour en trouver d’autres, les mélanger et décrire alors le vrai monde : celui de la multitude de la mort et du hasard
Péhéo
Mars 2019

XV. L’expérience de la logique
Il faudra bien un jour — poète — aborder les choses sérieuses : celles qui fâchent et qui obligent. Celles encore qui nous laissent comme un sentiment de désastre, de désillusion et là un goût amer, certain, en bouche.
Et ici je ne parle pas de la mort, ce subtil truisme qu’on s’acharne, comme l’amour, à invoquer pour l’éluder à souhait. Ni même de ces expériences puériles de nos grandes âmes d’aujourd’hui à esprit simplifié et à la psyché ravagée, comme par exemple celle de la conscience modifiée ou de l’émancipation de soi-même.
Non je parle ici, de quelque chose de plus radical — pour le poète — et de plus tragique peut-être, l’expérience de la logique : on ne peut parler que de ce qu’on peut énoncer ; tout ce qui n’est pas énonçable n’est pas de notre monde, ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence.
Dit comme ça, certes cela semble aisé, voire trivial, mais cela signifie que notre monde se limite à nos énoncés… et pire encore, que notre réalité ne couvre que le dicible en laissant dans une obscurité qui nous échappe, ce que nous pouvons en déduire : la possibilité de l’indicible.
Et nous, pauvres poètes, qui avions cru si longtemps qu’avec nos mots, notre langage, nous étions en mesure d’exprimer et d’arraisonner le monde — nous et sa totalité ! Quant au mieux, nous faisons qu’élargir cette étroite bande de papier et de de logique sur laquelle on écrit et qui nous tient lieu de monde. L’intelligence artificielle (la nôtre) n’y changera rien.
Comprenons-nous maintenant que l’expérience de la logique, pour nous poète, c’est remonter à la profondeur des choses et contempler l’indicible sans aucune mesure d’arraisonnement ― et en avoir soudain conscience.
Mais au grenier, nous savons que ce qui reste de dicible est un bonheur.
Péhéo
Avril 2019

XVI. Écouter un poète
De prime abord, cela peut sembler assez banal et somme toute assez commun, mais écouter un poète n’a jamais vraiment été un acte anodin ni même insignifiant*. Et je ne parle pas de ces valeureux prophètes autoproclamés qui poétisent à longueur de ficelle, des idées dans le miroir de leur narcisse et de leur propre gloire.
Non ce n’est pas anodin d’écouter un poète, car c’est d’abord se mettre à l’abîme de sa propre langue comme au regard de son souffle, au ressac de ses rythmes et au retour de ses mots. C’est suivre alors, ce vieux sentier que l’on connaît par cœur, mais où les paroles nous mènent et nous perdent depuis toujours, dans le sinueux dédale sans extérieur de leur propre cheminement. Et puis soudain c’est découvrir l’éclairement d’une autre route — et qui n’est ni tout à fait la même ni tout à fait une autre — celle du poète que l’on écoute et celle de nos mots qui, étonnement, nous disent des choses que l’on n’aurait jamais vues, que l’on aurait jamais pensées ni même faites, des choses enfin dont nous étions incapables d’exprimer.
Écouter un poète comme lire de la poésie, c’est retrouver la liberté insouciante (presque innocente) de notre propre langue et peut-être de ce que nous sommes ; mais c’est aussi retrouver sa force créative, sa volonté de poser des mots — et même de nouveaux mots — sur les choses… et de nouvelles logiques sur de nouveaux mondes.
Et au Grenier, nous n’avons pas d’autres ambitions ni d’autres jalousies que d’écouter les poètes.
* « Surtout quand il n’a rien à dire », aurait ironisé feu M. mon perroquet ».
Péhéo
Mai 2019

XVII. La poésie à l’usage du monde
Flânant rue du marché au charbon à la recherche de quelques Cicéron — plaidoiries et discours — un vieux libraire retranché derrière une impressionnante pile de livres défraîchis, me demanda à brûle-pourpoint, en grec et sans ambages, ce que j’avais bien pu faire de mes humanités pour oublier qu’il ne servait à rien de parler des choses si on ne les définissait pas ; et qu’il avait beau lire et relire mes éditos, en latin, il ne comprenait toujours pas ce que je n’entendais par poésie. Et comment échapper à une telle question tant socratique sans risquer de se faire traiter — et à Bruxelles ! — de Manneken-Pis d’eau douce, voire de moule à bière. Philosopher c’est d’abord dialoguer ; je ne pouvais pas lui refuser.
Oh, vous savez, la poésie c’est juste imposer des formes à la matière ! Et ici la matière c’est le langage celui que nous avons hérité, que nous avons cabossé, et parfois même renié, mais qui nous domine et qui (comme par un effet de structure) nous tient lieu bien trop souvent d’être. La poésie, non, ce n’est pas plus : donner des formes au langage, des usages aux mots, des contorsions aux verbes — et crier en frappant comme sur du marbre, Vas-tu parler !
Reste la fascination anthropologique, ô Fascinus, que nous avons à contempler ces formes que nous inventons et que nous usons pour traverser le monde — comme si nous étions certains d’y entrevoir ainsi le vrai visage des choses et leur vérité. C’est cette fascination qui à la base de tout rapport esthétique. Nous sommes ainsi faits : nous passons notre temps à chercher des vérités qui n’existent pas et à inventer des formes qui nous prouvent le contraire.
« C’est à se demander pourquoi, tout fini chez vous, par la désespérance et le sentiment d’être seul » me répondit doucement mon interlocuteur. Oh, c’est juste un effet de la définition ; cela passe. Et puis il y a plein d’autres définitions, et certaines même très printanières. D’autant plus qu’au Grenier on n’a pas besoin de définition pour venir écouter de la poésie.
Péhéo
Juin 2019

XVIII. La poésie, c’est du langage qui se déploie !
Et si comme on le dit, la vie est épouvantable, comme le monde incohérent et la lumière inutile, il ne faut pas demander aux poètes d’aller chercher alors dans quelques arrières-mondes oubliés, des mots et des idées pour bricoler quelques logiques en sorte d’illusion et de désir pour échapper — ainsi béats — à la réalité usinée de notre propre condition. D’ailleurs, ce serait ne pas comprendre grand-chose à la poésie, que l’assigner à une simple fonction fut-elle thérapeutique pédagogique ou encore métaphysique ; ni même vouloir la réduire à l’expression singulière, d’une expérience particulière.
Répétons-le, comme les mathématiques, la poésie c’est d’abord du langage ; c’est-à-dire un mode d’arraisonnement et d’appropriation du monde et tout en même temps, l’expression de cet arraisonnement. Le langage ne parle pas du monde mais du rapport — anthropologique — que nous pouvons avoir avec lui. Reste alors la question probablement ontologique, de la réalité du monde, du langage et du silence des choses.
Mais ce qui caractérise la poésie, c’est ce qu’elle nous montre alors sans transparence, l’irruption presque brutale, de ce que le langage peut être : une structure autonome protéiforme, sans extérieur, qui ne répond qu’à ses propres règles, et n’exprime dans sa forme que soi-même.
C’est peut-être pour cela qu’elle nous fascine tant ; et qu’un simple vers bien chaloupé aura toujours plus d’effet qu’un long syllogisme. La poésie, c’est la langue, cette langue que nous avons apprise avant même l’école, qui se déploie.
Encore faut-il pouvoir l’écouter ; c’est pourquoi au Grenier, nous appelons tous les poètes à venir lire leur texte et le public à se laisser emporter.
Péhéo
Octobre 2019

XIX. La poésie, pour échapper à la modernité !
On aura beau se proclamer moderne et farouchement instruit à l’école évidemment, des lumières, de la République et du progrès, on n’en vient parfois, aux heures vespérales de nos certitudes, à douter de l’idée heureuse que nous avions de l’humanité.
Hier encore, je soupais, au Falstaff avec une jeune cantatrice aux traits peu marqués et au regard éclairé, qui rêvait de chanter Platée à la Monnaie et Rameau au Bayreuther Festspielhaus.
« J’aurais pourtant tant aimé venir chez vous, au Grenier, déclamer des vers de Callimaque ; » me dit-elle « mais ici, ici je suis totalement sur-agendée et là, comme foule-adulée… alors vous comprendrez ! » Mais comment la comprendre quand entre chaque mot, elle s’acharnait à solliciter avec son majeur, la page d’accueil de sa vitrine sociale et avec son index à cadrer ses autoportraits instantanés ; l’éphémère n’existe pas quand tout va trop vite pour remarquer ou mesurer la moindre chose, comme le moindre instant qui passe.
Elle ressemblait un peu trop à mon goût, à cette modernité omni présente qu’aujourd’hui je ne cesse de côtoyer. Le regard bleu certes, mais éclairé par aucune mémoire — pas même celle de l’enfance ou de sa propre expérience. Comment aurait-elle pu déclamer sans mémoire et sans critique ne fut-ce qu’un vers de Callimaque ou de Virgile ? : « O infelix o semper oves, o semper pecus » (Ô malheureuses, ô toujours brebis, toujours troupeaux).
Mais j’avais tort, à vrai dire, car seule la poésie pourrait encore l’aider à se charger enfin de mémoire et de vécu pour échapper alors, à cette modernité qui va la hanter ou sinon la suivre toute sa vie, à dévorer sa solitude et sa liberté.
Alors n’hésitons pas — pour échapper à la modernité, lisons de la poésie, écrivons de la poésie même celle de mirliton et venez au grenier.
Péhéo Novembre 2019

XX. Et pourtant la poésie dans un monde tant achevé !
Virgile me disait hier doucement, rue des Lombards, toute la peine et le chagrin qu’il portait maintenant de n’avoir pas pu déclamer l’exode de son dernier poème lors sa récitation à Bruxelles — et les remords, les larmes d’avoir été alors inutile au monde ; fût-ce-t-il aujourd’hui tant achevé.
Car enfin qu’est-ce que signifie être poète si on oublie de chanter le monde, si l’on oublie de chanter les choses, et si toujours nous nous enfermons dans la superstition des paroles magiques, des mots et du langage pour ne faire que de la belle littérature. Or le monde — or les choses n’ont rien de magique, pas même leur douleur comme leur présence ou leur bonheur ! Et puis à quoi sert un mot sans la voix qui le porte ? À quoi sert une idée si elle ne s’intéresse pas aux larmes du monde (lacrimae rerum) ? Et nous poètes que serions-nous si, aveugles, nous oublions encore le souci des choses ?
Alors assis sur un banc au Mont des Arts, le dos contre les étoiles, nous nous miment à parler des travaux des jours, des destins des abeilles, de la lumière, du silence de la pluie, des lucioles, de la mer couleur et du vin… de l’ut- peritis des hommes comme de la douceur de la nuit, du sourire de l’enfance et du chant de Cassiopée. Car demain il fera jour !
Alors si vous aussi, vous avez une exode à chanter, n’hésitez pas, venez au Grenier !
Péhéo Novembre 2019

Et de l’amer Alors ! la mort immobile De ne plus errer ici
L’ibis
À Alessandra
Ô mon amour que reste-t-il de la ciguë
Et de l’amer que j’avais bu avec l’oiseau ?
Sinon encore le silence du temps vécu
Qui de couleurs perdues s’achève à mon couteau.
Alors !
Des profondeurs et le froid lentement
La souffrance comme le temps qui se fige
Et la mort immobile comme la vie nullement.
À peine deçà un instant inutile
Le puis-je ?
Mais quand l’ibis me crie l’effroi de revenir
De ne plus errer ici pour ne plus mourir
Le monde
Mes pleurs
Me revoient toujours à ton sourire.

—————— ooo000ooo ——————
Dits des trois morts et des trois vivants
De plein midi
Et d’une corde Sur un violon
Comme un accord
Entre les morts et les vivants
Tonne le vide Sonne le vent
Et d’une note
D’un long sifflement Frappe le temps
Ouvre le bal
La danse d’ici
Des chairs et des ossements.
Des trois squelettes
Le luth la flûte Le tambourin
Des trois amants
Défont le monde Et l’évidence
Où d’un orchestre
D’une humanité sans fin
Refont la ronde Sur un violon
Et d’un seul pas
De tous de là
Battent les masques
Portent les morts.
Alors
La farandole des morts des vivants
Danse le roi Danse l’évêque
À ne plus voir
Que de poussière
Comme d’une seule tête
Trébuchent les corps Tressaillent les âmes
Meurent les gueux Suivent les femmes
Sur d’un violon finir squelette.
—————— ooo000ooo ——————
MÉLANGE OBSCUR
Opuscule de Prévinquières
-1-
Voici donc les termes de ma lucidité, une feuille et du papier : pas même ce que je vis, pas même ce que je vois, à peine ce que j’écris.
De là le monde entier doit y rentrer, comme un océan dans un carré… un infini dans un néant, à y rester.
De ma raison, de ma passion, de cette lucidité, il n’est sera jamais qu’ainsi : de l’encre oubliée dans un cahier. Et puis déjà demain, la pluie, les pleurs, tout à recommencer… un autre monde, d’ailleurs, à y jeter.
Et pourtant je plonge encore à m’obstiner, d’ici à traverser, l’idée obscure que je m’en fais.
-2-
Ainsi, de ça qui ne résout pas (le monde) j’écris de ma logique avec ce qui ne s’ouvrent pas (les mots) ; où de l’illusion que nous en avons, à l’évidence comme à l’abîme des jours — entendez-vous ! — le langage n’a pas d’extérieur ! Et hormis peut-être sa présence, il n’a pas d’horizon.
Alors d’ici rien de commun, rien de repère, une transparence ; de celle qui nous ferait croire que toute chose est dans le langage — c’est notre désir du monde ! — que toutes les choses sont dans les mots, et à l’évidence leurs ombres, leurs cavernes — et même leurs larmes.
Mais de larmes (lacrimae rerum), il n’y en a pas : je suis allant à l’intérieur d’un monde, parlant dans un langage sans extérieur !
-3-
À comprendre — le monde est hors langage et le langage n’a pas d’extérieur — est une raison logique – un bricolage obligé à précipiter le silence et le temps dans la dimension où je suis :
« Ce qui qualifie le monde c’est le silence, ce qui qualifie le langage c’est le temps, ce qui me qualifie c’est ma présence entre le temps et le silence. Ailleurs, je n’irai pas ! »
-4-
S’arrête ici d’un trait toute votre enfance: l’expérience et de l’artifice du dire ; quant au dégout, le mien, de tout ce temps passé à l’innocence. Pas de cris pas de bruits juste une solitude béante à l’insensé — et l’inouï, l’inouï quand même de la clarté.
et à désespérer aussi qu’alors s’arrête ici toute votre enfance : celle de l’illusion, de l’expérience et de l’artifice du dire ; celle la mienne encore et le dégout de tout ce temps passé à l’innocence.
A comprendre enfin, qu’il nous reste ce geste tant efficace d’une stratégie érigée en désir d’une vertu violentes où aveugles nous croyons voir.
Et quand bien même vivre reste une expérience sans visée ;
La mienne ne fut et le dégout de tout ce temps passé à l’innocence
quand bien même voir et saisir ne signifie rien ni ordre ni émotion
De cet impossible de l’insensé ce qu’il nous reste – l’inouï quand même d la clarté
Et que ferais-je de ce silence le monde – de ce ce temps le langage et notre évidence
—————— ooo000ooo ——————
que meure le matin, À écouter les oiseaux
LUGETE, O VENERES CUPIDINESQUE…
Que pleurent les Vénus — Que pleurent les Amours
Il est mort le passereau de mon amie
L’oiseau, le miel et puis le ciel qui séchait ses pleurs
Qui jadis et de si haut et d’une seule voix
Tenait ma vie à la lumière de son cœur.
Des lors de nos destins que meure le matin
Et comme la nuit, sur des promesses jamais tenues
Laissée aux vents, elle est partie et je suis mort
Alors ici, échu, la pluie, qu’elle ne m’oublie
À écouter les oiseaux, qu’elle me revienne !
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la vie, inimitable, sans destins condamnés !
Le vautour
Je médits du monde comme je maudits de tout
Et de la vie tant lassée,
Interminable
Aux amours oubliées, aux sourires sans vous
Et de ma mort tant usée,
Inimitable.
Et je regarde ainsi laissé les yeux ouverts
Passer comme le vautour le ciel et le soleil
Le temps aussi, le bruit échu d’un souffle amer
De ce qui fut et la douceur de mon sommeil.

Dans ce chaos ici où sans amour je vis
Où tout s’acharne la mort sans cesse, à s’effondrer
Au silence absurde des choses sans vie

Je suis O vanité sans destins condamnés !

O curas hominum, o quantum est in rebus inane!
—————— ooo000ooo ——————
Et à force de tomber
Quand ils nous disent
Que demain c’est sûr
Demain ! ce sera mieux.

Et à force de compter
Quand ils nous disent
Qu’il faudra encore trimer
Encore ! pour mieux payer.

Et de là-haut
Pour ne pas les énerver
Quand ils nous disent
Suffit ! de rester invisibles.

Mais à force de tomber
Comme à force de compter — les suicidés !

Ne faudrait-il pas un jour se révolter ?
Aux Gilets Jaunes décembre 2018
—————— ooo000ooo ——————
Samedi aux champs Elysée
Ce n’est pas pour rampez
Ni pour même pleurer
À être gazés
Condamnés
Dès lors embastillés, garrotés
Et Pendus à l’iniquité
Que nous sommes venus !
Non et si nous marchons encore
Les yeux arrachés
Ce n’est pas pour faire ordre
Mais pour faire nombre !
—————— ooo000ooo ——————
Où est donc mon triste souvenir
qui d’un pas sans visage
sans amour
sans destin à venir
– et de femmes sans demain
descend dans l’arène – tuer,
ce monstre hideux qui nous tyrannise,
cette bête immonde qui nous dévore et nous oblige,
cette chimère infâme qui nous torture,
cette illusion qui nous aliène,
cette chose épouvantable que l’on appelle langage ?
Où est donc mon frère, mon viel ami
Mon Minotaure de jadis!
—————— ooo000ooo ——————
Léo part
Avec grand art
Sur la plage des galets
Au pays sénégalais
Il était blanc et noir
C’était vingt heures le soir
Ses yeux fixaient le ciel
Parti le brûlant soleil
Il suivait les âmes mortes
Trébuchant sur une motte
Quelqu’un le rattrapa
Mais personne n’était là
Sa bouche pleine de dents
C’était son seul coin blanc
Mais rose était sa langue
Crépu sa tête blanche
Rose, ses pieds, ses mains,
Il défiait le destin.
La mer sourdement mélangeant
Le sable, les roches, les galets,
Roi inconnu- presque riant
Riche d’amour son corps se pliant
Comme les palmiers accrochés
À la terre, aux tempêtes, au temps.
Les âmes regardaient Léo
Beau cet athlète lui offrirent un chapeau
Genre large comme sa liberté
Il le sentit à peine
Ne sera plus nu dans la plaine
À son retour bien longtemps après
Il ne trouva plus rien
Aucun de ses cousins
Ayant pris la mer
Pour un autre univers
Vers le haut, vers l’Europe
Mais la vie est bien salope
Lui ne partit pas
Et ne s’ennuya pas
Couvert par son chapeau magique
Il ne prit pas la vie au tragique
Personne ne revint
De ce si long chemin
Léo ne les oublia pas
Et tira son chapeau à son trépas.
Péhéo
—————— ooo000ooo ——————
D’entre deux mondes sans lumière
D’un labyrinthe
Peut-être du sable
Peut-être des murs
Une longue errance
Mais pas d’azur

Sinon l’absence
D’entre l’effroi et le silence
Ici de moi
Il n’y a rien
Qui ne soit sûr
A ce visage
De mon détour
Que la Gorgone !
—————— ooo000ooo ——————
Mais de quelle chose vois-tu
Celle du vivant
Du trépassé
Et maintenant
De mon visage
Un masque
En soi une béance
Figeant
Comme dans l’instant
Ce qui échappe
La mort encore
A toute figuration !

Interview de Péhéo sur le Grenier Jane Tony
Lecture de Ainsi que pleurent le monde et les oiseaux, Péhéo, Les Chants de Jane n° 19, Grenier Jane Tony Asbl, avril/mai 2019 — 1ère partie
Lecture de Ainsi que pleurent le monde et les oiseaux, Péhéo, Les Chants de Jane n° 19, Grenier Jane Tony Asbl, avril/mai 2019 — 2de partie

BIBLIOGRAPHIE DE PÉHÉO

1.- Le Roi nègre, Éditions du Clapàs, 1998
2.-Visages et autres petits portraits, Éditions L’Harmattan, 1999
3.- Variations sur le Minotaure amoureux, Éditions du Clapàs, 2001
4.- Mélanges obscurs, Éditions du Clapàs, 2006
5.- Lettres du Dodécanèse, Éditions Clapàs, 2006
6.- Le labyrinthe de la Gorgone, Éditions Bleu d’Encre, 2013
7.- Ainsi que pleurent le monde et les oiseaux, Les Chants de Jane n°19, Éditions du Grenier Jane Tony, 2019

Nous remercions infiniment Monsieur Claude Donnay et les Éditions Bleu D’Encre qui nous ont permis de reconstituer cette bibliographie.

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