René Régordane, Les taureaux masqués – Une nouvelle approche de l’affaire Jean-Baptiste Rousseau (1671-1741), essai, 488 pp, 25 €. En couverture: Les buffles rouges, de Roger Botembe. Chez l’auteur: René De Smedt – Régordane,49, rue de la Cure, 1430 Rebecq.

Un livre assez difficile à définir, malgré la simplicité apparente de son sujet.

Le personnage central tout d’abord: Jean-Baptiste Rousseau,un poète français du 17e-18e siècle, que l’on pourrait considérer comme secondaire en se référant à notre époque, mais qui a eu son heure de célébrité, et qui serait certainement plus connu s’il n’avait dû passer une bonne part de sa vie en exil, notamment en Belgique, où d’après certaines sources – mais peu fiables – il serait mort, à Rebecq, précisément, où habite René Régordane. Exil dû essentiellement à la publication de certains couplets assez méchants – dont il refusait d’ailleurs d’accepter la paternité – contre des rivaux littéraires, dont le plus tenace, le plus hargneux n’était autre que Voltaire.

Mais d’où vient donc ce titre, Les taureaux masqués? Assez énigmatique, n’est-il pas? L’auteur s’en explique vers la fin de son livre, par la méchanceté qui perce constamment en ce type de littérature, qu’initia le XVIIe, et que le XVIIIe porta à son apogée. Ce XVIIIe qui peut nous apparaître comme un siècle de cocagne, où les princes fréquentaient volontiers les poètes, les dotant même de pensions ou de fonctions opulentes, où les beaux-arts étaient choyés, où les guerres s’étaient faites moins rudes – les troupes de théâtre passaient même parfois d’un camp dans l’autre. Mais, derrière ce paravent, on se déchirait à belles dents…Voilà pour le masque. Quant aux taureaux, – et il est frappant de voir comment les enfants mêmes, en temps de carnaval, ont recours au masque du taureau – il a sans doute là une signification religieuse, comme dans la mythologie. Une valeur très ancienne, remontant à la civilisation crétoise, où l’on pratiquait déjà une sorte de corrida, et qui passa en Etrurie, où l’on peut voir, dans une tombe, une scène assez équivoque, teintée d’une connotation homosexuelle assez évidente: le taureau masqué en est le maître. Un rapport avec la littérature du 18e? Peut-être, mais pas très sûr. Ce qui est sûr, par contre, c’est la férocité des rapports entre écrivains, et nous verrons ce Rousseau-ci, vers la fin de sa vie, courir de cour en cour, d’arène en arène, affolé par les banderilles que le maître de Ferney, ce matador  inflexible, lui avait fait planter dans l’échine. Car le plus souvent, on se servait de prête-noms, et c’était devenu une sorte de jeu de société, saumâtre et cruel, que de publier sous le couvert non de l’anonymat, mais de ce que l’on pourrait appeler  les noms jetés: on faisait courir le bruit que tel couplet était dû à la plume de…Il faudra attendre , mutatis mutandis,notre siècle, et tous ces crimes anonymes, entre écoliers, sur internet, textes et photos blessant cruellement leur victime et la poussant souvent au suicide, pour égaler en méchanceté le plus poli, le plus joli des siècles qui l’ont précédé. La meilleure et la pire des choses,..c’est l’avenir qui en jugera.

Mais revenons-en à Rousseau. On lui reprochera d’avoir eu honte de ses origines roturières (son père était chausseur) ce qui était aussi le cas de Voltaire, d’avoir trahi ses bienfaiteurs, de poursuivre d’une haine constante le patriarche de Ferney, d’être l’auteur de poèmes injurieux qui circulèrent sous le manteau, et il encourra non seulement le bannissement du royaume, mais une forte amende qui l’empêchera d’y rentrer lorsqu’il sera grâcié. La seule explication, qui puisse faire comprendre ces moeurs , c’est qu’un régime aussi autoritaire que celui de Louix XIV, l’absence de liberté de la presse, ne font qu’exaspérer les critiques, et obliger à publier sous le manteau les ouvrages à risque. L’aventure de l’Encyclopédie en est le plus bel exemple. Dans l’affaire des couplets, où Rousseau fut l’adversaire de Saurin, il était candidat à l’Académie, et l’on ne trouva mieux, pour le berner, que de le présenter comme l’auteur de couplets diffamatoires, pour lesquels ils reçut d’ailleurs la bastonnade par les laquais d’un grand seigneur. Il faut dire que les cabarets, notamment celui de la veuve Laurent, que fréquentaient les littérateurs de l’époque, jouaient un grand rôle, la boisson aidant – et Rousseau s’y adonnait volontiers – et que c’est de là que sortaient bien souvent épîtres, épigrammes et couplets, lus en public ou à quelques privilégiés seulement. Et l’incontinence verbale lui joua plus d’un tour.De plus, même s’il eut d’éminents protecteurs, comme Boileau et Louis Racine, avec qui il avait dégfendu les Anciens contre les Modernes, ses adversaires en avaient de plus puissants encore, et sa maladresse fit le reste.

Voltaire, qui fut un véritable héros dans ses prises de position lors de certaines affaires, défense des protestants notamment, usa d’ailleurs de procédés semblables pour ruiner la réputation de l’autre Rousseau, Jean-Jacques bien sûr, qu’il pourchassa de retraite en retraite. Le taureau sacré, l’égal de Dieu à Ferney, avait vu rouge…Il paraît qu’en réalité les taureaux ne sont pas sensibles aux couleurs, mais seulement aux mouvements de la muleta.

Reste la question essentielle: si Jean-Baptiste avait pu remplir une carrière normale, ne serait-il pas considéré aujourd’hui comme l’un des plus grands auteurs du 18e? L’avis de René Régordane est assez mitigé: il semble d’abord pencher vers l’affirmative, mais dans l’examen détaillé des oeuvres de son auteur, il doit bien reconnaître que les genres qu’il pratiqua surtout sont définitivement passés de mode: une forme de lyrisme très élaboré, très recherché, mais qui ne fit guère école, et ensuite, pour faire concurrence au théâtre des Italiens de Paris, des oeuvres religieuses, le plus souvent mises en musique, et qui ont gardé, en musique précisément, un certain attrait: elles furent interprétées à différentes reprises, dans un passé assez récent.

Quant à la valeur intrinsèque de son personnage, c’est à la page 457 que l’auteur nous livre ses conclusions: Mais à partir d’ici, il doit cependant être entendu que la vie de Jean-Baptiste sera désormais assimilée à un mauvais film, plutôt qu’à un roman de série noire. Il serait en effet contraire à la vérité de réfuter son caractère emporté, de nier qu’il fit preuve d’hypocrisie, fut grossier et deviendra aussi irascible que désespérant dans ses relations sociales. En dépit de sa notoriété, de ses odes sacrées, contrastant avec sa sexualité, aux jeux d’éventail, aux hypothèses les plus hardies, sans oublier ses vers égrillards, cet ensemble paraît avoir exaspéré tout son entourage, attisé à vif l’opinion à son égard

René Régordane a passé un temps presque incommensurable à rechercher les sources, les témoignages, et il n’avance rien qu’il n’ait soigneusement pesé et vérifié. On pourrait peut-être lui reprocher, précisément, un trop grand souci du détail, des citations trop étendues, et même quelques doublets, quasi inévitables, vu l’étendue de l’oeuvre. Mais cela n’empêche que celle-ci forme en définitive, tout autant qu’une biographie de Rousseau, un panorama assez complet de l’histoire de cette période, tant du point de vue politique, économique que du point de vue artistique. Le lecteur en sortira avec une compréhension bien accrue des mentalités de la bonne société de l’époque. En ce qui concerne l’histoire de Belgique, les campagnes de Louis XIV, les sièges de Mons et de Namur, le début de la période autrichienne, du temps du marquis de Prié, du duc d’Aremberg et du prince Eugène, et les affaires qui défrayèrent la chronique scandaleuse de cette époque friande de scandales, les querelles entre jansénistes et jésuites, la compagnie d’Ostende, que l’on oublie trop souvent…Et, de plus, pour les curieux du passé, un livre bien agréable à lire, plutôt qu’un pesant faix entre les mains…

Joseph Bodson

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