Victoire de Changy Une dose de douleur nécessaire, Paris, éd. Autrement, 2017,141p., 14,50 euros.

Voici un premier roman d’une jeune écrivaine, rédigé en un mois au cours d’une résidence d’écriture en Camargue.
Journaliste diplômée de l’IHECS et en sciences du livre à l’U.C.L., elle partage son temps professionnel entre, d’une part, sa collaboration à l’équipe des Midis de la Poésie et de l’autre, à sa production personnelle littéraire en tant que romancière : elle écrit depuis qu’elle a l’âge de tenir un stylo entre les mains.
Dans ce premier roman, ( un second intitulé « l’île longue » est imminent) qu’elle place sous l’égide de Giono,Cixous et Cocteau, elle entreprend de traiter le thème périlleux d’un huis-clos amoureux qui tourne au fiasco entre un journaliste de radio de 52 ans et une jeune célibataire, de la moitié de cet âge, séduite par le grain d’une voix sur couche de cendres ( quatre fois reproférée tout au long du récit.
Dans ce récit, la sexualité occupe tout l’espace d’écriture d’une grande diversité de tons, surjouée, subie,puis maîtrisée, dépassée et rompue par un épilogue terrifiant qui débouche sur la délivrance de la narratrice.
A partir d’une ligne de narration indirecte libre qui enchâsse aussi les dialogues, et par la vertu d’une écriture somptueuse , d’une grande maîtrise et d’une rare pudeur, sont évoquées dans les plus petits détails les conversations, les attitudes, les réflexions (y compris in petto), sans parler de celles au cours des étreintes torrides du couple qui ira peu à peu à vau-L’eau, avec « une petite dose de douleur nécessaire ».
Une double écriture enlacée s’instaure qui conjugue de façon quasi scopique une vision qui enregistre les mouvements les plus subtils du couple de la narratrice et de son séducteur et leur retentissement le plus profond des affects et de leurs sentiments, et émotions positives ou mortifères.
On pense ici à une influence évidente d’une mise en scène de films de Marguerite Duras, de plans de séquence parfois superposés en caractérisation floue, comme par exemple du film « Hiroshima, mon amour » 1959, de « Moderato cantabile » 1958 ou encore de « La douleur » 1985, où les protagonistes se perdent dans le désespoir, l’errance, la guerre, la malheur, la mort et les fantasmes les plus mortifères d’angoisse et de terreur qui en découlent.
Au début de la liaison, le séducteur à la voix « cendrée »rencontre son admiratrice dans un bar, et c’est l’amour fou qui se déclare, mais au prix de l’incognito imposé de jour par l’amant qui réduit peu à peu la narratrice au rang passif d’un objet de plaisir au jour le jour ou délaissé à tout bout de champ.
Le huis-clos devient invivable quand la narratrice est taxée de fille ou de sœur par des tiers et instaure alors un modus vivendi solitaire du manque de l’autre, qui renvoie la narratrice vers des blessures d’enfance, et par le manque d’amour, à un début de suicide vite réprimé…
Malgré son rêve d’une escapade à Istanbul ou ailleurs pour sauver le couple, c’est le contraire qui se passe : un grand vide au terme d’une scène où l’amant pris à partie finit par prendre la porte.
La fin du récit de plus en plus noir se décline en deux révélations consternantes des mensonges de l’amant mythomane sur sa vie réelle et la navrante découverte dont on ne dira rien ici, mais qui débouche sur un épilogue navrant et haletant certes, mais qui sonne la délivrance ultime de la narratrice.
Il faut enfin dire un mot du style éblouissant de ce très beau livre qui montre que Victoire de Changy a acquis une pleine maîtrise de son talent !
Le jeu des rebonds de mots- charnière en répétitions anaphoriques, le jeu de phrases segmentées en deux, leur succession en asyndète et encore celui des sonorités ( p.41 après une scène ce cambriolage, ceci « donc les bombes tombent , puis le soir tombe » qui suggère la terreur) , qui sont légions caractérisent un style très parataxique, traduisant à merveille l’intensité extrême de tout le for intérieur des personnages.
Ce style d’écarts par rapport à la norme habituelle confère à ce terrible livre une force tellurique d’une grande beauté.
En pleine possession de son art d’écrire, Victoire de Changy annonce un autre roman qui se passe en Iran «l’île longue » et un album jeunesse « L’ours Kintsugi »aux éditions Cambourakis.
Jean-Pierre Grandjean.