Jean Fauconnier, Tchansons…sins pont d’ musique, poèmes, Èl Môjo dès Walons, boulevard Roullier, 1, 6000 Charleroi, 2024, 68 pp..
Il s’agit en fait d ‘un recueil retrouvé dans les documents d’Emile Lempereur. C’est Jean-Luc Fauconnier, le fils de l’auteur qui en a assuré la publication.
Le lecteur y retrouvera avec plaisir la même ardeur, chez le père et le fils, le même amour de notre langue wallonne. Il faut aussi rappeler qu’Emile Lempereur publia un mémoire sur le renouvellement de la littérature wallonne, en 1933, qui eut beaucoup d’impact chez les auteurs wallons.
Ajoutons encore qu’une inscription de Jean Fauconnier, sur un carton accompagnant le manuscrit, comparait notre langue à un arbre, à sa ramure et ses racines. ; Jean-Luc a fort heureusement saisi l’occasion pour joindre à ces poèmes de fines illustrations, branches et racines, de Franck Henin.
Le texte est accompagné d’une préface d’Emile Lempereur, qui souligne la parenté d’inspiration de certains de ces textes avec le mouvement anarchiste, fort influent à l’époque dans le monde ouvrier. Pitié pour les pauvres, revendication sociale, – et là, il est très proche du Nivellois Franz Dewandelaer : le même souci de liberté, d’égalité : les plus pauvres, les plus malheureux, ont aussi droit, non à notre pitié, mais à notre fraternité.
Et cela nous vaut quelques très beaux poèmes, aux titres révélateurs : « Tchanson pou lès stwèles, Tchanson pou Sambe qui s’a rètèréye, Tchanson pou lès djôus, Tchanson pou l’ cé qui n’èst né come èn-ôte, Tchanson pou lès fènièsses dins l’ niût, Tchanson pou l’ jouweû d’ acôrdèyon, et Tchanson pou un pôve tchanteû, dont nous citons ce passage :
Mi, dj’é co v’lu tchantér / çu qu’i –gn-aveut dins lès bals / wou ç’ qui gn’a pont d’ musique / çu qui gn-aveut dins l’opitâl/ wou ç’qu’on djoûwe l’ viye ô couyon, / çu qui gn’aveut dins lès boûrdèls / wou ç’ qu’on mèt lès Notreu Dame su lès cimôdjes / çu qu’i gn-aveut dins lès- èglîjes / wou ç’qui l’ cache tchén danse li samba, / çu qu’i gn’aveut dins lès scoles / wou c’ qui lès mêsses vont mèchner / çu qu’i-gn-a dins lès ôtes payis / wou ç’qui l’blanc èst nwâr, èt l’nwâr èst blanc.
Moi, j’ai encore voulu chanter/ ce qu’il y avait dans les bals / où il n’y a pas de musique, / ce qu’il y avait à l’hôpital / où l’on joue la vie au couillon / ce qu’il y avait dans les bordels / où l’on met les Notre-Dame sur les armoires, / ce qu’il y avait dans les églises / où le bedeau danse la samba, / ce qu’il y avait dans les écoles / où les maîtres vont glaner, / ce qu’il y a dans les autres pays / où le blanc est noir, et le noir est blanc. »
Mais n’est-ce pas cela, justement, le métier de poésie, et le savoir-faire du chanteur : avoir l’œil, le coup d’œil juste, le sens des proportions, mais avoir aussi l’idée, la justesse de l’idée ? C’est un beau travail d’artisan, et tout le reste, bien sûr, n’est que littérature.

Joseph Bodson