Inge Schneid, Bakwanga, la pierre brillante (Une vie de femme au Congo de 1950 à l’Indépendance) éditions Couleur Livres 2019 Collection Je

Le récit romancé révèle une certaine Afrique, avec l’ex Congo Belge, vue par une ancienne colon.

L’ambiance est décrite à suffisance pour relater une certaine bourgeoisie en déplacement en pays colonisé, la personnage principale semblant tenue à l’écart des situations, un peu comme par précaution, avec cependant certes le désir de venir en aide dans une équipe soignante et de bénévolat, vivant en parallèle aux activités d’une extraction diamantaire.

Jeune, la protagoniste découvre, avec parfois une certaine naïveté et un soupçon d’humour dosé, un monde qui lui est totalement étranger : « Un matin, monsieur R. m’emmena, sans enthousiasme en pick-up dans une des mines. J’imaginais entrer dans la caverne d’Ali-Baba et je ne vis qu’un paysage lunaire désolé, un chantier en activité. Des grues à godets au long cou, ressemblant à des tyrannosaures, remplaçaient maintenant les pelleteurs. C’est qu’en un coup de gueule, ces monstres mécaniques engloutissaient une quantité de terre stérile rouge deux fois supérieure à une journée de travail ».

Humanité bousculée pour les autochtones qui, de leur côté, réagissent à la mentalité des colons : « Lui aussi avait une « ménagère attitrée ». Un jour il lui annonça son retour avec son épouse et il faillit trépasser. Plongeant la cuillère dans le potage, le boy l’arrêta juste à temps : la soupe était assaisonnée d’une plante locale très toxique. Comme quoi on ne badine pas avec les sentiments ».

Dans ce pays immense, il semble y avoir plusieurs « Congo » : « A Bakwanga, nous étions des provinciaux en décalage avec les grandes villes, pas au courant ou peu intéressés de ce qui se passait dans le reste du pays. Nous étions trop imprégnés par les populations rurales peu éduquées et à l’écart de ce phénomène. Nous ne suivions pas le déroulement de la vie politique congolaise ».

 

Inge Schneid rappelle, à propos, malgré la situation de colonisation bien connue, quelques bienfaits apportés du point de vue des soins, notamment aux enfants, et parfois dans des conditions limites : « Soudain, j’entends un « clac » et, zut, plus de lumière. Une panne d’électricité ! J’ouvre la porte pour y voir clair et j’appelle : « Ma sœur, ma sœur ». Celle-ci accourt vers moi, jupes dansantes, en criant « Vite, les enfants ne sont plus oxygénés ».

Totalement isolée dans une partie très rurale du Congo, la narratrice ne se doute pas de l’évolution de ce pays énorme duquel elle ne connait que ce qu’on lui montre : « Ce qui se passait hors des concessions de la Société minière, nous ne le voyions pas. La colonie s’en chargeait. Du Congo, je n’avais vu que le Memling à Léopoldville et son aéroport ».

Et puis, le 4 janvier 1959, c’est la brutale prise de conscience de ne pas être au courant des faits en marche : « C’est en allant à la boîte postale relever le courrier que je vis des agents parler bas comme des conspirateurs, la mine grave. Je pensais que quelqu’un était gravement malade. Ils restaient debout en écoutant l’inimaginable : une rébellion à Léopoldville contre les Blancs ! ».

 

Avec un sens certain du détail et de souvenirs précis, Inge Schneid achève son récit, rythmé, on s’en doute, d’intense action et émotion, le Congo prenant, comme on le sait historiquement, son indépendance, l’auteur se faisant scénariste d’un thriller où des vies, bien entendu, sont en jeu :

« Trop confiants dans l’indépendance, dans l’amitié et la paix que l’on nous remâchait sans cesse, ne recevant aucune directive du gouvernement belge et de la Société, nous nous étions fixés au baromètre des populations. Ces dernières étant paisibles, nous nous endormions dans une naïve certitude que tout se passerait bien. Mais le danger venait des militaires armés ».

 

Le départ précipité que nous connaissons bien, hormis quelques anecdotes très personnelles relatées par l’auteur, appartient à l’Histoire de ce grand pays livré alors à lui-même, quelques personnages historiques congolais étant très brièvement évoqués.

 

Patrick Devaux