Carino Bucciarelli, Nous et les oiseaux, roman, éd.M.E.O., 2021, 154 pp., 16 €.

Etrange roman que celui-là…Comme disait l’autre, pour qu’il y ait roman, il faut qu’il y ait un début, un milieu et une fin (cela peut se dire d’ailleurs de n’importe quoi). Ici, il y a bien un début – une voiture, Volkswagen en l’occurrence, bloquée dans la neige, après avoir heurté un roc. Le père, la mère, un garçon et une fille. Impossible de redémarrer, voilà le père parti à pied, à la recherche d’une borne téléphonique. Il aperçoit, dans la neige, un anorak rouge. Une voiture le croise, sans s’arrêter, conduite par une belle indifférente et dédaigneuse, au profil aquilin. Il finit par atteindre la borne, appelle une dépanneuse. La voici qui se pointe, et le prend en charge jusqu’au point où il a quitté sa voiture. Jusque là, rien que de très normal. Cela arrive à tout le monde tous les jours. Ou presque.

Mais voilà le hic: arrivé à cet endroit – du récit ou de la route, comme vous voudrez, eh bien, il n’y a plus rien…juste quelques traces de pneus qui ont tôt fait de se perdre dans la neige. Que s’est-il passé? Quelqu’un d’autre les aura dépannés? Sans doute. Le voilà reparti en sens inverse, avec son dépanneur, jusqu’à la petite ville la plus proche, où il se précipite au poste de police. Un commissaire solitaire l’y attend, et compulse ses documents. Conclusion: notre héros, Delatour, car il a un nom, qu’il n’est pas le seul à porter, n’est pas marié, n’a pas d’enfants, n’a pas de voiture. Et puis, n’est-ce pas, les gendarmes, ils vont toujours deux par deux, et ce policier, il est seul dans son bureau. J’oubliais, seul à part une corneille. Car c’est un passionné d’ornithologie.

Alors quoi, Delatour? A poor lonely cow-boy? Un héros sorti tout droit de chez Kafka? Non, vous n’y êtes pas, car femme et enfants, il en aura bientôt tout un magasin. Ils vont se reproduire comme des golems, en série. Comme des clones, si vous préférez. Et les corneilles, itou. Avec un hibou de temps en temps. Et mine de rien, les allusions littéraires sont nombreuses, elles aussi: le corbeau, d’Edgar Poe, et son Nevermore. Corbeau ou corneille, on les confond souvent. Une phrase qui revient souvent, exprimée ou sous-entendue, et qui est, elle, d’Oscar Wilde, dans la Ballade de la geôle de Reading: Et chacun tue la chose qu’il aime. Kafka, La métamorphose, bien entendu. Et Les oiseaux de Hitchcock.

Un polar? Le livre n’est pas annoncé comme tel. Et puis, si vous arrivez à découvrir l’auteur du crime – car il y a eu crime, je vous invite à dîner au Comme chez soi, quand l’épidémie sera finie.

Et la fin? me direz-vous. La voici:

Elle dit ensuite: – Il est bien tard, rentrons chez nous maintenant. (p.152)

Mais ce n’est pas vraiment une fin. Conclusion: ce n’est pas vraiment un roman. Ce sont des choses qui arrivent tous les jours. La vie est un roman.

Joseph Bodson