Carino BUCCIARELLI, Singularités, L’herbe qui tremble, coll. D’autre part, 2020, 134p., 15€.

 

 

« Singularités » comme le livre de poèmes précédent, « Poussière » (finaliste du Prix Marcel-Thiry 2019), recycle nombre de textes poétiques de recueils anciens et épuisés. C’est donc surtout l’occasion de relire des poèmes peu disponibles aujourd’hui.

Comme l’auteur le rappelle en p.93 du présent volume, il a quitté la circulation littéraire en 2001, après dix-huit années de productions, pour ne revenir qu’en 2018 avec un recueil de nouvelles, « Dispersion », et en 2019, un roman « Mon hôte s’appelait Mal Waldron » et le recueil précité.

Les trois recueils naguère publiés à L’Arbre à paroles entre 1985 et 1993 constituent l’essentiel de ce livre, et les inédits, la portion congrue.

Sous la bannière de Michaux ( et d’une esthétique revendiquée également par ses amis-poètes de l’expérience FRAM, belle revue hélas disparue, Carl Norac et Karel Logist), Bucciarelli tire parti d’un monde verbal pris au pied de la lettre, de l’imaginaire cocasse ou troublant, levant le poème à l’étrangeté, à la « singularité » d’une récriture du monde, entre fable réflexive et surréalisme de bon aloi où l’écriture conduit au sens ou à ses inflexions étranges.

Devos non plus n’est pas loin quand Carino propose : « Perdu à jamais dans le délire/ le chien qui se prend pour moi/ s’envole emporté par la tempête conceptuelle » (p.69).

L’univers ici se peuple d' »enfants que je n’ai pas eus cette nuit » (p.65), d’un « père aussi excentrique affublé de ces attributs/ féminins » (p.62), d’un « bon vieux Vladimir/ (qui) arrivait de Tchécoslovaquie une valise au bout du bras/il descendait du train/ mais son sentiment d’avoir fait le trajet à pied/ donnait un éclat particulier à son regard » (p.82).

L’absurde, la répétition burlesque, le non sens mènent les poèmes à leur logique implacable, comme dans cette identité « déclinée cent fois » qui, par le jeu du signifiant, devient « les débris de mon imagination » (pp.67-68).

« Couleurs inouïes » (inédites) nous plongent dans l’univers morbide des cimetières. le narrateur a déterré ses oncles, est peut-être assassin lui-même, qui sait?

« J’étais inondé de sang

puis je m’aperçus que du lait couvrait mon corps » (p.115)

Kafka n’est pas loin non plus; le monde est un leurre et « le bus de minuit devait nous ramasser tous/ il ne vint jamais/ nous attendîmes donc un siècle » (p.116) .

Singulier : je vous le disais.

 

Philippe Leuckx