Colette Nys-Mazure, Grand Age nous voici, 2026, 154 pp., Salvator centenaire éd., 232, rue Vercingétorix, F-75014 Paris.
Comme le dit un proverbe latin, Fiunt oratores, nascuntur poetae, On devient orateur, mais on naît poète. Mais cela n’empêche que les poètes, au fil du temps, ne cessent d’ouvrir de nouveaux sentiers dans la forêt de leur vie. Et le grand âge, au fil des ans, devient une forêt de plus en plus étrangement ouverte à de nouveaux sentiers, approfondissement qui compense un peu les inconvénients de la vieillesse.
C’est ainsi que le présent ouvrage va parcourir, reprendre, les grands thèmes de la vie de Colette Nys-Mazure. Remémoration intimement liée aux menus incidents du quotidien… « Des caresses que nous avons rêvé de faire. Les paumes de nos mains sont précieuses », nous dit-elle. « Elles recèlent la vie de toute une journée. » (p.11) Et, citant Isaïe, « Moi, je ne t’oublierai pas. (…) Vois, je t’ai gravée sur les paumes de mes mains » et, plus loin encore, p.14 : « J’évoque souvent l’aube, moment privilégié. Ce matin, à 5 h.45, j’étais sous l’emprise du ciel d’un bleu clair glissant au rose saumon sur lequel se détachaient les silhouettes sombres des feuillages voisins : une convocation de René Magritte et Gaston Bogaert, nos énigmatiques peintres belges »
Et puis, p. 19 – mais ici il s’agit d’un poème : « L’envie d’être en vie est intacte / Mais la lenteur s’installe / Tandis que s’émousse la mémoire / Les objets s’échappent des mains maladroites / Le corps fait des siennes / Et parfois ne répond plus / Heurte un obstacle malvenu / Ou blesse inopinément // Céderas-tu à la faiblesse croissante / Au déclin de tes pouvoirs / Capituleras-tu en tristesse / Ou inventeras-tu ton itinéraire ». Rigueur de l’observation, rigueur et simplicité de l’expression…avec cette image récurrente et combien parlante du voyage, des sentiers de la vie… «Ces pages se voudraient compagnes sur des chemins partagés. » Et je ne puis m’empêcher de songer à ces vers de Victor Hugo, que Julien Green a donnés comme titre à l’un de ses livres : « Chaque homme dans sa nuit / Marche vers sa lumière ». Le titre de la part finale du présent livre sera d’ailleurs : « Vers l’autre clarté ».
Mais accompagnons-la encore un bout de chemin, celui du quotidien, qui est aussi celui de l’éternité. Et nous la verrons à l’écoute du sommeil de son mari, ou bien dans un réveil nocturne, jadis, pour s’assurer que le nouveau-né respirait régulièrement. L’angoisse et la paix, discordance et concordance des temps.
Plus loin, p.45, l’abandon des activités publiques, l’aide apportée à un proche malhabile à s’habiller…
Plus loin, dans le sillage de Paul Ricoeur, « Les aventures périlleuses qui ont mal tourné, les blessures aux cicatrices envenimées, les erreurs impardonnables brident notre allant. », sous le titre « Ressassement et reconnaissance ».La suite des sous-titres forme à eux seuls une sorte de poème, celui du quotidien, de ces jours qui s’allongent en raccourcissant : « Exercice de gratitude, De l’ ‘à quoi bon’ à la vive curiosité, Laisser aller, Oser partir, D’émerveillement en émerveillement, Transmettre peut-être, Insomnies fécondes, Lieux en partage, Et à l’heure de notre mort».
Signes de vie, signes de piste, sur ces vieilles cartes usées au cours des randonnées de la jeunesse et de l’âge mûr. Un livre non point fait de regrets et de tristesse, mais bien de jeunesse et d’allégresse. Comme les randonneurs, quand leurs sentiers se croisent, s’en adressent.
Joseph Bodson