Guy Delhasse, Liège en toutes lettres, Les éditions de la province de Liège, bd de la Sauvenière, 77, 4000 Liège. 2021, 360 pages, 20 €

Dans notre dernier numéro, nous avons rendu compte d’un excellent ouvrage de Christian Libens, traitant du même sujet, mais abordé d’une façon assez différente. ( Christian Libens, l’Ardent dictionnaire des auteures et auteurs liégeois, chez le même éditeur).Christian Libens prend aussi en compte les poètes, ainsi que les auteurs dialectaux. Guy Delhasse, pour sa part, se limite (mais le terme est bien faible, vu l’étendue du sujet), aux romanciers, comme l’indique le sous-titre de son gros livre: La vie quotidienne racontée dans les romans et les nouvelles. C’est donc une étude, très complète de la vie à Liège, depuis le temps, à l’époque romantique,  où la littérature narrative y a établi ses quartiers, jusqu »à notre époque.

Il serait donc vain d’établir des  comparaisons oiseuses entre les deux ouvrages.. Guy Delhasse ? Romancier, bien sûr, promeneur infatigable – ou bien, la formule est de Bernard Gheur,  comme nous l’apprend Armel Job, gardien de but de la littérature liégeoise. Il a bien raison, et cela nous ramène aux heureux temps où le FC Liégeois et le Standard – sans oublier Tilleur – tenaient la tête au classement de la division 1. Ah! L’heureux temps où nous trouvions dans les emballages de chewing-gum les photos de Pol Anoul, Delhasse (l’autre), Louis Carré, Nicolay! D’autres ont suivi, bien sûr, de fortes têtes, comme il convient: Geretz, Preudhomme,

Vu la largeur de l’angle de vue, c’est une image assez complète de la vie à Liège qui nous est ici offerte. De plus, les deux auteurs évoqués, Libens et Delhasse, ont bien des choses en commun, à côté du goût des belles-lettres: la gouaille, la vivacité, et, bien sûr, l’amour de Liège, le goût de Liège et des boulets à la sauce lapin. Enfin, last but not least, c’est Armel Job qui signe la préface et siffle les penalties.  Et c’est avec une profonde conviction qu’il écrit: Une ville qui n’a pas d’âme n’a pas de littérature. Et réciproquement c’est la littérature qui nourrit l’âme d’une ville.

Il serait fastidieux de vous énumérer tous les thèmes abordés par l’auteur: La vie ouvrière et artisanale – et le journaliste que fut Guy Delhasse y a été spécialement attentif. avec la mine et ses catastrophes, et la sidérurgie avec ses déboires (Les grands ateliers de Cockerill retentissent du bruit des métaux comme une ville immense, écrivait Robert Vivier). Cette belle citation, venant, quant à elle, d’Alexis Curvers:  Au sommet d’un crassier dont l’énorme masse sale s’arrondissait en contrebas, un bouleau très frêle se détachait sur le ciel gris, une surprenante hauteur. Le chemin contournait cette colline charbonneuse, bordée de végétations mordorées et sauvages. Sans oublier, bien sûr, le Val Saint Lambert et la FN. Virenent ensuite les commerces, petits et grands, et la Batte, l’hôtellerie, la vie administrative, la vie scolaire…Et, au fil des pages, passent, comme sur un théâtre d’ombres, leur roman sous le bras, ou bien seulement – mais comment les distinguer? Les ombres de l’enfant, de l’adolescent qu’ils furent, de leur école, de leur collège, des auteurs célèbres, ou moins célèbres, vivants ou défunts, Simenon bavardant avec Michel Lemoine, Bernard Gheur retour du Canada, Paul Dresse de Lébioles, Alexis Curvers, Madeleine Bourdouxhe, Nelly Kristink, Armel Job, Christian Jamart, Robert Ruwet, Christian Libens, Jean-Denys Boussart, René Hénoumont, Frédéric Saenen, Luc Baba, Paul Biron, Carlo Bronne, Daniel Charneux,Hélène Delhamende, Caroline Lamarche, Laurent Demoulin, Conrad Detrez, André-Joseph Dubois, Agnès Dumont, Edmond Glesener, Maxime Rapaille, et Simenon et Marcel Thiry, pour finir en beauté,…mais j’en passe, et des meilleurs. Et il n’est guère de quartier, de rue, de bistro même, qui ne profile son ombre sur ce livre, tandis que les fantômes des gares de Liège se perdent dans le brouillard.

Relevons encore au passage au titre de La vie politique, les assassinats politiques ainsi que les luttes syndicales, qui ne manquèrent pas, à Liège, d’être d’une belle ardeur. La presse, les journaux, ne sont pas oubliés – c’est souvent parmi leurs rédacteurs que se recrutèrent les romanciers, à commencer par Guy Delhasse lui-même.

Et, après avoir évoqué la vie intellectuelle et les plaisirs de la bouche, pour finir en beauté, les moeurs et la vie sociale. Et Guy Delhasse évoque à cette occasion le tourisme littéraire, dont il fut et reste l’un des plus brillants promoteurs. Ecoutons-le donc, c’est une belle invitation qu’il nous transmet là:

Le tourisme littéraire, à Liège, est une voie qu’il faut perpétuellement renouveler, présenter, emballer. Ce n’est pas une vieille voix rauque qu’il faut décrasser, mais au contraire une chanson éternelle qui rend la ville plus belle à connaître. Que cette brique ouvre toutes les pistes qui mènent aux ardeurs littéraires d’une vraie « city » . Car Durward, le jeune chevalier écossais, avait raison de la visiter avant tout le monde.

Tous les amoureux de Liège – et j’en suis, certes – ne peuvent qu’applaudir de tout coeur et des deux mains. Et,  ne serait-ce pas une cerise sur le gâteau, ce titre définitif pour un polar: Voir Liège et puis mourir?

Joseph Bodson