Jean-Baptiste Baronian, Simenon, romancier absolu, Pierre-Guillaume de Roux, éd.

Je ne vous apprendrai rien en vous disant que Jean-Baptiste Baronian, lui-même romancier très fécond, est aussi le simenonien le plus absolu que nous comptions, un simenonien-tout-oute, comme on dirait à Liège. Cela tient à la fois à sa connaissance approfondie du personnage Simenon – on pourrait même dire, mieux, « la personne » Simenon, et à sa méthode d’investigation et de présentation.

L’érudition pure et dure est assez souvent prodigieusement ennuyeuse. Baronian a l’art de la rendre vivante en lui prêtant le ton et les couleurs de l’actualité. Cela tient un peu à la biographie et à la façon d’être de son héros: n’oublions pas que Simenon a commencé par être journaliste, et petit journaliste, hantant les tribunaux et les commissariats de quartier. Il était issu d’un milieu populaire, très populaire, même, et le petit Arménien que fut Jean-Baptiste Baronian a su très tôt se mettre à son diapason, même s’il a hanté le collège Saint Michel. C’est dans leur milieu respectif qu’ils ont puisé, tous deux, le goût du vécu, du roman.

Mais une telle étude, si elle demande une mise au diapason de l’auteur et de son personnage, réclame aussi beaucoup d’esprit critique, et Baronian n’en manque pas, à aucun moment il ne se laisse obnubiler par son personnage. Il s’agit bien d’une biographie – ou d’une étude critique de l’oeuvre et de son auteur – et non d’une hagiographie.

Enfin, il s’agit aussi – et ce pourrait être le cas de Balzac, comme celui de Simenon – d’étudier un auteur, une oeuvre, un auteur on ne ne peut plus vivants. Un retour à la psychologie, et même à la sympathie s’impose donc, si l’on ne veut en faire une sorte de dissection. Non, Simenon est toujours bien vivant, et son succès qui ne dément pas en est le meilleur témoin. Personne, donc, plutôt que personnage.

C’est ainsi que Baronian détruira au passage certaines légendes solidement implantées, n’hésitera pas à l’occasion à « décaper » son Simenon: non, ce n’est pas un homme insensible au succès, son attitude à propos du Nobel en témoigne. Oui, il lui arrive de jouer les gros bras devant les journalistes, ainsi sur le bateau qui le ramène en France après un long séjour en Amérique. Non, il n’est pas vrai que Simenon écrit mal: Gide avait reconnu en lui le meilleur romancier du 20e siècle, et c’était bien loin d’être une boutade: Gide trouva les mêmes qualités chez Jean Giono, un fils de cordonnier et petit employé de banque. Il ne faut pas oublier qu’il y a là chez lui une sorte de regret du romancier « intellectuel », issu d’un milieu bourgeois, et qui échoua bien souvent au seuil de la création romanesque, et de l’art du récit vivant. Mais c’était aussi un critique on ne peut plus perspicace…Non, il n’est pas vrai que Simenon et Cocteau siégèrent ensemble sur les bancs de l’Académie de Belgique. C’est un mensonge de Cocteau, grand menteur, mais menteur gentil, et sensible à l’amitié que Simenon lui témoignait, alors qu’une bonne part du monde littéraire lui battait froid . De là, son appel aux « liens du coeur » entre Simenon et lui – et Simenon n’était pas avare de son amitié…

Ainsi, depuis le séjour en Charente jusqu’à l’établissement en Suisse, sans oublier LIège, bien sût, Jean-Baptiste Baronian nous entraîne-t-il  sur les traces de Simenon, romancier absolu, mais aussi de Simenon-personne, plutôt que de Simenon-personnage. Et la confusion peut aller bien loin, comme dans le cas du Dr Paul, dont le personnage continue à exister pas mal d’années après le décès de la personne. Simenon, une personne profondément humaine, bien au-delà des apparences, profond connaisseur du coeur humain, non par plaisir de la découverte psychologique, mais par compassion, une compassion qui n’ose pas dire son nom, et qui, assez souvent pousse Maigret à prendre des décisions plutôt hétérodoxes...Vous avez dit Maigret? Non, c’est Simenon que j’ai voulu dire.

Joseph Bodson