Jean-Luc Godard Aujourd’hui ma table,

préface de Christian Libens, illustrations d’Anne-Marielle Wilwerth

Editons L’Harmatan (2024, 146 pp. 18€)

Variations sur un instrument de travail en guise d’art poétique

Quoi de plus évident qu’un poète décrive son travail en utilisant des figures de style. Ainsi, Jean-Luc Godard choisit- il la table sur laquelle il écrit comme la métonymie de son usage de la langue. À partir de ce meuble banal, il a décidé d’user aussi de l’anaphore en prenant pour vers initial cette phrase : « Aujourd’hui ma table » pratiquement pour tous les poèmes.

C’est dire que ce mobilier très ordinaire possède pour lui une importance essentielle. Qui l’obsède. Qui l’incite à une exploration multiple, qui lui suggère des thèmes. Mais c’est également signaler que c’est une même musique vocale qui donne en quelque sorte le ‘la’ de toutes les partitions qu’il nous offre.

La musique, en effet, tient une place considérable dans ce recueil. Il est question de « dénicher / la musique absolue / de l’oiseau libre ». Pour cela, évocation d’abord par référence aux instruments (piano, flûte, guitare, tambour, lyre ou luth, orgue, cuivres, cordes, claviers) et aux pratiques (vocalise, chant, danse, mélodie, bémols). Il arrive que le meuble « miaule » plusieurs fois cherchant « dans quel sens / chantent- ils mieux / les mots » ?

La démarche du poète se révèle peu à peu. Comme il pratique un vers libre non lié à une rime systématique, Godard profite de la sonorité des vocables afin de leur permettre de chanter tels qu’ils sont, tels aussi qu’ils recèlent en s’acoquinant entre eux. Il s’agit souvent d’une homophonie qui fonctionne à la façon d’un écho ou d’un miroir légèrement déformant : « chant délié / du chandelier ».

Mais le jeu s’amuse aussi à parfois décaler une sonorité : « étoile / toile élue » ou «Trahie tarie » quasi à la façon des anagrammes. Plus subtil, il s’empare de mots à phonèmes identiques mais appartenant à une autre catégorie grammaticale, par exemple, un substantif et un verbe « Ma table / table peu » ou « livre le livre ».

En réalité, le rôle d’un poète, cet « oiseleur de mots », est de faire en sorte « que les mots / s’accouplent / t’enfantent ». Pour ce, l’écrivain doit « pactiser / avec tous les mots », profiter que « les mots aux abois / s’ameutent / s’ameublissent / s’ensemencent ».

La table est un prétexte, un vocable qui « se dit stable », qui se métamorphose en quittant l’ordinaire de telle manière qu’il « se retable ». Jean-Luc Godard nous le confie : « indices de l’indicible / mes mots / échafaudent une autre / vie ». Sans nul doute, la poésie amène à « émonder / le monde », à « s’inventer l’infini ».

Michel VOITURIER