Jean-Marie Dubetz, Le rire du jeune crocodile, éd. Traverse, 188 pages, 20 €

Le sous-titre, Une enfance au Congo belge de 1950 à 1960 indique clairement le contenu de l’ouvrage. Il s’agit d’un patchwork de souvenirs d’enfance relatés en se mettant au niveau de l’enfant qui les a vécus. Ainsi, on le voit comprendre l’âne pour l’âme et parler de l’épi de Fanny à propos des rois mages.

L’auteur est né à Coquilhatville et a vécu sa petite enfance sur le bateau de transport dont son père était capitaine avant d’être muté à Léopoldville et d’emmener la famille vivre dans une maison. Il nous plonge dans l’atmosphère de la colonie, où tout était noir ou blanc, c’est le cas de le dire. Le monde y est scindé en deux, quartier blanc et quartier noir bien délimités, on parle noir aux Noirs (lingala), on parle blanc aux Blancs. Dans le bateau, les Blancs vivent à l’étage blanc, l’équipage est noir, les dockers, les bûcherons sont noirs. Le travail des Noirs est différent de celui des Blancs. Les deux mondes sont associés mais ne se mêlent pas. Le monde blanc commande, le monde noir exécute.

Cela n’exclut pas une certaine harmonie dans les rapports, tant que l’équilibre n’est pas rompu. Et avant 1960, tout fonctionne selon cet équilibre de deux poids deux mesures.

Jean-Marie se sent heureux comme un petit roi. Il lui arrive parfois de jouer avec un enfant noir mais le jeu n’est pas facile, l’enfant noir n’est pas comme lui. Il préfère jouer avec son frère aîné, qu’il admire, et vivre avec lui aventures et mésaventures. Il lui est arrivé au cours de ces dix années au Congo de tomber du bateau, dans le fleuve aux crocodiles, de prendre feu, de crever un nid de mouches maçonnes, d’escalader un palétuvier géant et de ne plus oser en redescendre, de dériver avec son frère dans une pirogue vers les rapides… Plus d’une fois, c’est un des boys qui l’a tiré d’affaire. Pense-t-il à dire merci ? Pas sûr. Saint-Nicolas lui-même n’a-t-il pas un valet noir ?

La vie au Congo n’est pas toujours rose cependant. La chaleur parfois écrasante, les moustiques et les crises de malaria qui accablent, les mouchettes et les tsé-tsé qui harcèlent, parfois un serpent ou une araignée et ses petits. Mais la vie est belle, entre les parents et le frère, les paysages sont somptueux, les animaux passionnants.

Elle bascule d’un seul coup pourtant pour le petit Jean-Marie, obligé d’évacuer un beau jour, sans préparation, sans explication, de se retrouver sur un bateau en partance vers la Belgique, de devenir un réfugié aux mains vides … et au cœur plein de souvenirs.

Isabelle Fable