Indemne Où va Moby-Dick ?  Myriam Watthee-Delmotte, roman Actes Sud (2025, 315 pages, 23,50 euros)

Les livres sont, assez souvent, écrits pour passer de mains en mains et l’auteure en fait la principale motivation de ce livre où un prénom qui rend l’action intime annonce, pour chaque chapitre, une nouvelle intrigue suggérant un déplacement : « Le voyage en train est long, très long et très fatigant pour mes deux compagnons ( pour moi pas de souci : je ne quitte le sac à bandoulière de Charly que pour les séances de lecture) »
Le roman de Melville est ainsi en quelque sorte revisité avec Ishmaël, témoin sauvé des eaux.
L’auteure rappelle l’emprise que peut avoir le roman sur l’individu, voire sur son vécu et la perception du monde tandis que pour le cas de Moby-Dick, quand le voyageur tient un roman, il devient également un « journal de lecture ». Un livre peut ainsi être influent comme on peut également éviter d’en partager ou d’en lire certains passages qui ne conviendraient pas à notre propre cheminement : « Je découvre, au fil des annotations, une imperceptible lézarde dans l’apparence joviale de mon jeune lecteur. Que va-t-il faire de la mauvaise conscience qu’il ressent à se trouver du côté des nantis ? Et de son propre besoin de grand large ? ».
Myriam porte également son propre jugement réfléchi sur le livre légendaire ; « C’est un héros magique. D’ailleurs, son second est pris à son égard de sentiments contraires : « to hate with a touch of pity « . C’est impressionnant de retrouver dans ce roman les ressorts de la tragédie, d’inspirer horreur et pitié. Heureusement, ce genre de situation ne se rencontre que dans la littérature ».
L’auteure fait la part belle entre récit, imaginaire et ce qu’aurait dû/pu parfois être la réalité et l’influence qu’a le livre sur son lecteur.
En parallèle est mené un gros travail historique sur les faits jalonnant les périodes prises en compte avec parfois le rappel d’œuvres littéraires ou les grands mythes : « Les mythes sont éternels, ils se réactualisent toujours » nous dit l’auteure, citant Antigone.
Avec l’épisode « Maurice » Myriam cite : « Va mon livre, où le hasard te mène » de Paul Verlaine tandis que, inventive à plus d’un titre, l’auteure donne vie au livre trouvé, vendu, perdu, voire maraudé.
Des passages de l’œuvre de Melville, repris parfois dans la langue, confirment la passion de l’Académicienne belge pour l’ouvrage transmis comme le dit François, un des passeurs du livre ,« dans une forme de filiation spirituelle ».
L’exemplaire du livre, en édition originale, ira jusqu’à côtoyer la musique de Led Zeppelin et celle des Beatles.
Sortirez- vous « indemne » de cette lecture où quelques illustrations de Christophe Chabouté accompagnent l’œuvre avec talent ?
In fine, on sait le livre démultiplié de tant de façons que la pérennité en est assurée tandis que la rare édition originale mériterait sans doute la belle reliure et le lieu sûr d’une postérité organisée autant que partagée et méritée.

Patrick Devaux