Oubliez-moi Xu Feng traduit du chinois par Kevin Henry,
récit éditions MEO (2023, 327 pages, 24 euros)

Avec « Oubliez-moi », l’écrivain chinois Xu Feng raconte l’étonnant parcours de Qian Xiuling. Celle qui aurait dû pratiquer les sciences à l’instar de Marie Curie, son modèle, aura son destin bouleversé pour des raisons géopolitiques, épousera un médecin belge et sauvera, grâce à des contacts avec le général von Falkenhausen fréquenté à l’origine par son cousin Zhuolung en Chine, de nombreux otages des nazis, n’hésitant pas à se mettre elle-même en danger. Le traducteur, le professeur Kevin Henry, rend avec justesse la mentalité inhérente à la culture de la protagoniste : « Son tempérament, l’essence même de son caractère, avait toujours été de voir le verre à moitié plein et de savoir repartir d’une page blanche, comme une pièce de soie lisse. En fait, elle devait savoir depuis longtemps qu’aller au bout du monde était sa destinée ».
La Wallonie et plus particulièrement la région d’Ecaussines et d’Herbeumont se profileront comme une étape essentielle dans le parcours de Qian Xiuling et du médecin Grégoire de Perlinghi, son mari rencontré lors de ses études à Louvain-la-Neuve.
L’approche essentielle de la culture chinoise n’est pas oubliée dans ce fabuleux récit écrit comme un roman : « Xiuling lui expliqua ensuite que la philosophie chinoise accordait plus d’importance aux parallèles qu’aux contradictions entre les différentes pensées. Ainsi, sur une montagne, des temples bouddhistes pouvaient très bien cohabiter avec des temples taoïstes ». De la même façon l’artisanat peut être évoqué : « Madame de Perlinghi lui expliqua que ce couvre-pied était une pièce d’artisanat de son pays natal : partout dans la campagne du Jiangnan, des plantations de mûriers verts servaient à nourrir les vers à soie et de vaillants tisserands tramaient les fils de soie pour produire ces étoffes chatoyantes. Elle ajouta qu’en Chine les canards mandarins sont le symbole d’un couple aimant à vieillir ensemble ».
La guerre bouscule les destins et les actes héroïques de la Résistance se paient chers. Qian Xiuling prit une courageuse décision : « Au début elle n’en parla à personne. Même pas à Grégoire. Elle se rendit calmement au bureau de poste du village. En écrivant le télégramme elle choisit soigneusement ses mots : elle demandait à son cousin de contacter le général von Falkenhausen le plus rapidement possible pour qu’il suspende l’exécution du condamné /…/ Et elle avait de toute façon pris la décision de voir le général elle-même ». L’intervention suivie d’autres s’avèrera héroïque et utile.
Le titre renvoie à la discrétion de l’héroïne par rapport à ses actes, trouvant qu’elle n’avait rien fait d’extraordinaire. Une telle humanité et un tel exemple méritaient bien une édition en Chine avec les éditions Yilin Press et à présent en français.
Une partie du récit nous fera découvrir l’ouverture, par l’héroïne, d’un restaurant avec au menu les saveurs de son pays d’origine : « Qian Xianhe explique également comment il a dégusté, dans le même établissement, une perche puante, une spécialité de la cuisine de l’Anhui. Le poisson, de première qualité, est mariné soixante-sept jours dans la saumure, jusqu’à ce qu’il dégage un parfum nauséabond. Il est alors mélangé et cuit dans une sauce épaisse à base de soja, mais surtout de vin de riz et de gingembre. Ce plat empeste mais s’avère incroyablement délicieux ».

Ce récit s’avère donc étonnant à plus d’un titre.

Patrick Devaux