Patrizio Fiorelli, La mort des Gaules, éd. L’Hrmattan ,2019 .

L’auteur, Patrizio Fiorelli, ancien journaliste de la BBC, fut correspondant de radio, de journal et de télévision. Ce n’est pas pour rien que son roman « La mort des Gaules » se lit comme un compte-rendu au jour le jour de l’une des guerres qui ont marqué l’histoire. Auteur de nouvelles, il livre ici son premier roman. Mais roman n’est pas le meilleur terme pour caractériser ce livre passionnant qui doit beaucoup au reportage, qui nous tient en haleine, en revisitant la guerre des Gaules.
Les personnages sont connus. On peut dire que la figure de César a inspiré tous les arts. Il fut un homme politique brillant, un grand stratège et un écrivain à sa solde dans son récit de la guerre des Gaule. Vercingétorix a essayé d’unir les tribus gauloises contre César. Il a remporté une victoire à Gergovie mais après la défaite d’Alésia, il s’est livré aux Romains pour sauver le plus possible de ses hommes. Amené à Rome qui fête sa victoire, il est étranglé sur l’ordre de César six ans plus tard.
Et alors, me direz-vous, tout a été dit. Comment arriver à écrire un livre passionnant sur un sujet tellement rabâché ?
En réalité, écrit l’auteur, on ne sait rien du vrai héros de la guerre des Gaules. On ne trouve son nom nulle part, sauf dans un étui en étain rempli de papyrus retrouvé en Irlande dans les mains du squelette d’un jeune guerrier mort à cette époque. Le texte, bien conservé, est écrit en alphabet grec dans la langue celte. Ce jeune homme livre un récit de la guerre des Gaules qui bouleverse les connaissances que nous en avons. Son écrit, outre sa valeur littéraire, livre une observation fine sur la guerre au quotidien, la psychologie des combattants, l’accession au pouvoir, la cruauté des belligérants.
Nous sommes en 54 avant Jésus-Christ. César progresse vers le nord et l’ouest pour conquérir la Gaule libre qui se compose de tribus, parmi lesquelles celle des Termes, dont le chef Artévos nourrit la volonté farouche de fédérer ces composantes pour en faire une Gaule libre et unie. Mais il a affaire, selon ses dires, à des chefs jaloux, mesquins et stupides…Lui, par contre, a étudié pendant sa jeunesse l’histoire d’Alexandre, de Périclès, des rois perses et parthes. C’est un homme intelligent, intègre, fin, courageux. C’est autour de lui que tout va se jouer. Ce sera lui le héros gaulois et pas Vercingétorix. Et c’est sur le rôle de celui-ci que l’auteur va se baser pour écrire une autre guerre des Gaules.
Vercingétorix, en effet, est la réplique inversée d’Artévos : il est grand, jeune, musclé, à la moustache blonde… Son père est le chef des Arvennes, la grande tribu gauloise. Lui aussi voudrait une victoire sur les légions romaines et une Gaule unie mais avec comme objectif d’en devenir le roi. Mercenaire dans la cavalerie de César, il est chargé de comprendre ce qui fait la force des Romains en prévision d’un soulèvement contre ceux-ci qu’il voudrait rapide, impatient d’accéder au trône sans réfléchir à une stratégie, sinon la force.
Les deux hommes poursuivent donc le même but mais sont soutenus par deux castes différentes qui se disputent la suprématie sur le peuple D’un côté, le clergé (les druides) qui prennent le parti de Vercingétorix sachant qu’ils pourront le manipuler à leur guise. Et, par ailleurs, les nobles (chefs de tribu) qui jugent Artévos seul capable, en fin stratège, de mener une guerre contre César Son plan est d’attendre que celui-ci doive rentrer à Rome pour lever des troupes fraîches et reprendre la main sur le sénat que Pompée est en train de gagner à sa cause. A ce moment, les Gaulois le poursuivront jusqu’en Provence dont il est le gouverneur. S’il est défait, il sera destitué. Vercingétorix, par contre, veut la guerre tout de suite Mais le soulèvement ne peut commencer que sous l’autorité d’un Rix(roi). C’est aux druides qu’en revient la charge, aidés par les dieux. Ils élisent évidemment Vercingétorix mais en lui donnant les pleins pouvoirs, même militaires. Les chefs de tribus et les soldats réclament Artévos. Finalement, les décisions importantes seront prises par le Rix, Kadix (le druide le plus rusé) et Artévos. Du moins, c’est une promesse du Rix. On en est là quand Artéos reçoit d’un espion gaulois une invitation d’extrême importance. En effet, c’est César lui-même qui le mande pour lui proposer d’éviter une guerre : il le ferait nommer roi des Gaules tandis que lui-ramènerait ses troupes en Provence, preuve qu’il aurait pacifié la Gaule et pourrait alors s’occuper de sa carrière politique. La Gaule et Rome seraient des alliés sur pied d’égalité. Artéos demande à réfléchir.
Les passages (il y en aura deux) qui relatent la rencontre entre ces deux hommes d’exception sont des morceaux de bravoure. Tous deux se parlent ouvertement au plus haut niveau. Ils échangent leurs idées sur le pouvoir, la manière d’éviter la guerre, de la mener, des stratégies à adopter, de leurs intentions (tout en en gardant par-devers eux le secret des actions qu’ils auront à mener l’un contre l’autre). S’ils n’avaient dû être ennemis, ils auraient pu être amis, tous deux appartenant à ce que l’on peut appeler « la race des seigneurs ».
Sans oublier dans ce passage, comme dans toutes ses observations, le jeune narrateur très doué pour rapporter ce qu’il voit et entend, suivant l’injonction de son père Artévos, mais qui ne pourra taire plus tard sa douleur quand il perdra ce père ainsi que son enfant, son épouse qu’il aime tendrement, et son frère. Capable aussi, par ailleurs, de décrire l’extrême violence de ces guerres. Ainsi ce passage parmi bien d’autres : « Les femmes furent violées, torturées, écartelées et éventrées vives ; les enfants massacrés, embrochés et brûlés vifs, la ville saccagée et anéantie dans une orgie de sexe, de sang et de hurlements ».
Tous les autres plans d’Artévos n’aboutissent pas à cause du refus de Vercingétorix et de la trahison des druides. Sauf un seul : Gergovie, la ville où le Rix est né. Dans la cité encerclée par les Romains, Artévos laisse volontairement une brèche dans le mur d’enceinte. César tombe dans le piège et les légionnaires qui avaient commencé à gravir le mur sont pris à revers par la cavalerie gauloise. Les Romains fuient de partout, abandonnant leurs armes. César fait alors appel à la xème légion pour se porter en avant, formant un mur de boucliers et de pilums
Le Vix, fier de cette victoire qu’il met à son actif, veut reprendre le plan d’Artéros : attaquer la Provence. Mais cette fois, c’est César qui montre le chemin et qui va habilement attirer les Gaulois là où il veut. Et ce sera à Alésia, dans une bourgade peuplée de pauvres gens sur la route de Marseille que se finira la guerre des Gaules, ce que l’auteur nomme « la mort des Gaules » Le Vix reste confiant, attendant du renfort d’une tribu qui n’arrivera pas. C’est ce que César annonce à Artévos qu’il a fait appeler. Il lui dit que la guerre est finie et lui fait la même proposition que lors de leur première rencontre. Artéos refuse encore : « César, tu as fait couler trop de sang, tu restes mon ennemi ». Avant de se quitter, ils se serrent longuement la main.
Arrive alors au camp gaulois un vieux druide aveugle et agnostique (que de symboles en deux mots !). Il expose une idée à laquelle personne n’avait pensé ! César n’aura pas son triomphe à Rome s’il n’exhibe pas le roi des Gaulois. Il faut donc ménager une fuite du Vix qui, évidemment, refuse, comprenant celle-ci comme un abandon de son peuple…Or, tous les Gaulois sont prêts à donner leur vie pour ménager une brèche dans un endroit choisi de l’armée romaine afin de permettre au Rix de s’enfuir, profitant de la confusion. Ainsi fut fait, du moins en partie : tous les Gaulois se battent comme des lions avec, parmi eux, Artévos et son fils, le narrateur, lequel, blessé gravement, est ramené au camp où il lutte contre la fièvre pendant sept jours. Quand il reprend ses esprits, c’est pour apprendre que son père est mort au combat et que le Rix s’est rendu à César. Celui-ci procure au jeune homme fait prisonnier des chevaux et des victuailles, ainsi qu’aux quelques survivants de sa tribu. Le prenant à part, il lui dit : « Je n’ai jamais voulu la mort de ton père, au contraire. ». Après avoir constaté le désastre de son village et la mort de ses proches, le jeune homme, sur les conseils d’un ancien ami de son père, embarque vers l’Angleterre. Son manuscrit se termine par ces mots : « Je ne savais pas encore que notre séjour en Angleterre ne serait qu’un… »

Dominique Dumont