Pierre Bragard, Les papiers sur la table de la cuisine, roman, couverture de Stefan Thibeau, éditions Audace, La roulotte théâtrale, 2025, 104 pp, 16 €
Cela fait des ans et des razans qu’on nous le dit, qu’on nous le répète, et nous n’avons toujours pas compris…Depuis l’invention du téléphone, du télégramme, de l’ordinateur, et tout le toutim, et nous n’avons toujours pas compris…Nous continuons à faire du progrès un usage source de servitude et d’obéissance aveugle à des lois que nous ne maîtrisons plus.
Tenez, dans ce roman de Pierre Bragard, le héros, Etienne G, un homme comme vous et moi, Etienne G., un homme tout simple, tout ce qu’il y a de plus ordinaire, il lui arrive de drôles de choses. Alors qu’il était parti faire ses courses…tout était dans l’ordre, tout fonctionnait bien…il se trouve pris dans une sorte de rafle, ne peut produire sa carte d’identité, et on le mène au commissariat. Un peu comme si vous étiez surpris dans un tram, à ne pas avoir poinçonné votre ticket. On l’emprisonne, avec d’autre délinquants, et il est astreint à suivre des cours de recyclage, Lavage de cerveau ? Apprentissage de quoi ? Et de qui ? Apprendre le règlement ? Quel règlement ? La norme ? Quelle norme ? On ne sait pas trop. Tout ce qu’on sait, c’est qu’il faut obéir. A qui ? Et pourquoi ? Le pourquoi ne compte plus. Il n’y a que le comment qui compte.
Et voilà notre Etienne tout restauré, tout ravigoté, requinqué, après avoir brillamment réussi son examen de sortie. La défiance, la méfiance devant les nouveaux- venus, le repli sur soi, l’inquiétude, l’obéissance et le travail faciles. C’est un brillant élève, et le roman se terminera sur sa première réussite :
Merci, monsieur, merci pour tout ce que vous avez fait pour nous
Merci pour votre confiance, répond-il. Vous pouvez toujours compter sur moi
Il décline la réunion avec la famille prétextant une fatigue cardiaque due à l’émotion et s’en retourne avec son chien qui, la queue agitée, souligne toute l’admiration envers son maître
Et voilà notre Etienne tout restauré, tout ravigoté, requinqué, après avoir brillamment réussi son examen de sortie. La défiance, la méfiance devant les nouveaux- venus, le repli sur soi, l’inquiétude, l’obéissance et le travail faciles. C’est un brillant élève, et le roman se terminera sur sa première réussite
Un beau récit. Sobre, sans fioritures, dénué de toute considération intempestive. Des faits, des faits, qui parlent d’eux-mêmes ; un style on ne peut mieux adapté à son sujet. Contrairement à ce que l’on aurait pu attendre, le monsieur sans histoires est devenu un homme à poigne. D’exécutant, il est passé eu rôle d’exécuteur. Serait-ce notre monde qui est devenu comme ça, avec ses informations, fausses ou vraies, qui circulent à jet continu ? L’apologue vaut d’être lu. Si je vous ai donné, du moins en partie, la clé du problème, c’est pour que vous goûtiez mieux la démarche de l’auteur qui nous amène, mine de rien, à un résultat inattendu. Et, comme disait je ne sais plus qui, si j’étais Dieu, j’aurais pitié des hommes.

Joseph Bodson