SALLE 1 par Hélène Beer 240 pages Editions Asmodée Edern 2026 21 Euros
La préface de Daniel Charneux est un morceau de virtuosité. Sous le titre « Un gentil petit enfer », Charneux, rebondissant sur Rembrandt puis sur Pascal ou Vera Fosty, nous incite à rentrer dans le monde de Madame Hélène Horowitz épouse Beer qui fut une prisonnière de la Caserne Dossin de Malines, le Drancy des Belges, le Camp de « Rassemblement avant Auschwitz. » Le préfacier a été un homme bouleversé par cette lecture.
« Salle 1 », roman, nous annonce l’éditeur. « Roman » surprend .Il n’y a aucune fiction dans ces formidables pages. Le lecteur découvre 19 chapitres différenciés par un chiffre romain. Il n’y a pas de titre. Selon moi, ce livre est un recueil de 19 reportages poignants, d’un très haut niveau, chacun décrivant une longue phase du séjour d’une myriade de suppliciés dans le cloaque de cette caserne où « on » prépare leur transport vers l’innommable. Certains y sont depuis plus d’un an. Parfois, il y a même une naissance et l’A.J.B., l’Association des Juifs de Belgique qui envoie des colis aux prisonniers, adresse à la jeune mère un moïse. Une note en bas de page attire notre attention, nous signalant que « l’A.J.B est une création des Allemands durant la 2de guerre mondiale. Son rôle fut largement dénoncé par la résistance juive voyant-là un organe destiné à faciliter par les envahisseurs le contrôle de la population juive de Belgique »… Courageux avertissement de l’éditeur. Un autre livre : « Les curateurs du ghetto. L’Association des Juifs en Belgique sous l’occupation nazie », par J.P. Schreiber et R. Van Doorslaer ,590 pages , publié chez Labor en 2004 a longuement traité de la perversité de l’A.J.B. A Dossin, aucun détenu de « Salle 1 » n’émet de doute contre cet organisme.
C’est dans des camions qu’ils arrivent, venant des caves de la Gestapo, avenue Louise à Bruxelles ou des geôles de la Prison de Saint-Gilles et vite ils comprennent qu’ils repartiront, hommes à la merci de chiens, dans un wagon car des rails, c’est le premier détail matériel qui frappe le nouveau détenu à Dossin, des rails zèbrent la surface de la gigantesque cour de la caserne. Il y a aussi des transferts depuis Breendonck, le Camp de la Gestapo.
« Au moment du 24ième transport, un convoi arrivait, un camion de Breendonck. Et vingt-huit hommes en descendirent, vingt-huit squelettes à la peau jaune, à la tête rasée, vingt-huit cadavres que le major de Breendonck remettait en souriant au commandant de Malines. Et pour lui montrer comment il les avait dressés, il siffla d’une manière particulière. Les vingt-huit hommes se mirent à courir. Il siffla encore. Ils jappèrent, puis ils se mirent à quatre pattes et sautèrent comme des chiens. »
Quelques semaines avant la libération de la Belgique, l’espoir d’une délivrance se fait sentir, une certaine exaltation. « Anne se souvenait : un an avant, six cents Juifs avaient pu sauter du Vingtième transport. Une de ses amies s’était cassé la jambe en tombant, la Schupo l’avait mitraillée et elle était morte tandis que son mari la transportait dans un couvent voisin.»
Vérification effectuée ,le Vingtième Transport a bien été marqué par une évasion massive :122 déportés s’échappèrent du train sur 1631 selon l’intéressant site « Caserne Dossin » que j’ai découvert par hasard. Il est tout à fait plausible que les détenus en 1943, Hélène Horowitz notre talentueuse narratrice comprise, mémorisaient pour se donner du courage qu’ils avaient été 600 rescapés, soit plus du tiers des occupants du train du 19 avril 1943…
Le lecteur du livre « Salle 1 » découvre que ces héros échappés du train de la mort étaient appelés les « sauteurs » par les détenus. Malheureusement, plus d’un « sauteur » sera repris et ramené jusqu’au cachot de Dossin où il attendra le prochain train dans des conditions terrifiantes. « Ce cachot était situé près de la porcherie où le Commandant engraissait quatre cochons auxquels il donnait le nom de l’une ou l’autre beauté juive détenue dans la caserne ». Le Commandant SS jette à terre d’un coup de fouet une dame âgée qui hésite quelques secondes avant de lui présenter son « numéro ».-Cette truie saura se relever seule !
Cette « étiquette numérotée », le prisonnier la porte autour du cou. A l’arrivée dans ce « gentil petit enfer », les SS déchaînés effectuent le tri. Il y a 5 catégories : « verte », « rose », un « E », un « S », un « Z ». « S » c’est très mauvais : Juif inculpé pour du marché noir, pour ne pas s’être enregistré comme Juif, Gitan. « E » c’est relativement moins « grave » : issu d’un mariage mixte., se déclarant aryen »Z » : pays neutre : Espagne, Turquie. Etc
Les détenus peuvent être réquisitionnés pour de la manutention, nettoyage, épluchures, coltinage, cuisine, paperasses. Ces travaux leur donnent comme une impression d’impunité, à espérer qu’ils ne seront pas désignés pour le prochain transport mais c’est un leurre. Parmi les « Aristocrates », ceux de la « Salle 1 » on joue à la belote, aux dames, au bridge, on récite de la poésie, on chante, on joue de l’harmonica et certains suivent un cours de langue ou de littérature russe. Ils ont un « médecin juif », impuissant, inutile mais « le médecin allemand n’atteignait pas 30 ans. Il avait un long corps dégingandé et une tête de veau ». Un humour grinçant n’est jamais éloigné d’un écrit de Mme Hélène Beer. « Salle 1 », les prisonniers parlent énormément mais : « Les libérations commencent ! Bientôt ce sera mon tour pensait chacun… »
Les pages où Hélène Beer décrit le départ d’un transport sont d’un réalisme cru, sans détour. « Les SS se jetèrent sur les déportés, leur arrachèrent leurs bagages, les poussèrent violemment vers les wagons. Alors on se rendit compte que les SS tenaient parole. Ils avaient défendu qu’on emportât autre chose qu’un carton et ils prenaient joyeusement prétexte de cela pour dépouiller une fois de plus les Juifs. Ivres, furieux, ils fustigeaient avec de grands rires ».
Il est perturbant, en ce mois d’octobre 2026, de lire-« Les Juifs montaient dans les wagons et on leur arrachait leurs valises, leurs vêtements. Un SS se saisit du manteau de Mme S. -Elle va quand même crever ! dit le Commandant avec un gros rire. »
Dans un bel ouvrage de Monsieur Frédéric Dambreville « Les disparus de Gatti de Gamond » 780 pages, éditions C.F.C (2022), il est possible de trouver des textes révélateurs sur la Caserne Dossin, l’A.J.B et les « Justes polémiques ». Dans « Salle 1 », nos détenus nous disaient sans gêne combien était grand leur espoir d’une intervention magique non seulement de leur « A.J.B. » mais aussi de l’un ou autre potentat respecté par l’occupant. L’ouvrage de Dambreville développe l’idée que certains, après-guerre sont allés trop vite pour octroyer un titre de « Juste ». Un historien lui déclare :-« Je ne veux pas faire du mal aux survivants. J’attends qu’ils ne soient plus là pour publier ce que nous savons ».
L’heure est venue, jeune homme ou jeune dame. Il n’y a plus de survivants de la shoah. Il n’y a plus que certains de leurs enfants. Libre à vous d’imaginer la réédition de « Salle 1 » l’accompagnant de vos commentaires critiques, dialectiques sur l’A.J.B et les potentats « justes » critiqués.
N’empêche que « Salle 1 » témoignage rarissime depuis l’intérieur d’un camp de rassemblement nazi est un livre que l’Education nationale pourrait diffuser dans nos lycées.
Vladimir ISSACOVITCH