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Un soir, un livre

Dans le labyrinthe d’Alain Robbe-Grillet, par Michel Voiturier

Nous étions en 1963. Pour éviter un service militaire qui paraissait d’autant plus inutile que j’allais être papa, l’année précédente, à la sortie de l’École normale de Mons, je m’étais engagé dans la coopération et me trouvais enseignant dans la ville de Kamina, au Katanga, après la déclaration de l’indépendance du Congo par la Belgique et en pleine sécession de cette ancienne province.

Entiché de littérature, nourri de surréalisme, passionné par l’art contemporain, j’étais depuis longtemps à l’affût de ce qui se créait de neuf dans pas mal de domaines. Je me tenais au courant en achetant chaque semaine depuis mes seize ans  Le Figaro littéraire qui était à l’époque une référence non négligeable ; il m’arrivait de lire les Lettres françaises ; j’écoutais beaucoup France III National qui deviendra France Culture. Par ailleurs, les différents collèges que j’avais fréquentés programmaient tous des ciné-clubs assez pointus qui m’ont permis de découvrir, par exemple, des films novateurs, ce qui fut le cas, entre autres, avec les réalisations d’Ingmar Bergman.

Quant à l’expo universelle Bruxelles 1958, elle m’avait familiarisé avec des œuvres de grands peintres de l’époque que j’aimais déjà à travers des reproductions. Elle m’avait également plongé dans la réalité de la musique contemporaine autrement que par des disques 33 tours, grâce au pavillon Philips qui projetait des images et envoyait, dans un lieu architectural de béton révolutionnaire conçu par Le Corbusier et Xenakis, des sons de compositions électro-acousmatiques d’Edgar Varèse. Un véritable envoutement !

Et, juste avant mon départ vers l’Afrique, j’avais découvert à Tournai, dans un cinéma aujourd’hui disparu, le film d’Alain Resnais L’année dernière à Marienbad sur un scénario d’Alain Robbe-Grillet. J’en avais été fasciné au point que, les séances étant alors permanentes, j’avais assisté à trois projections successives sans quitter la salle. Cette découverte venait compléter des discussions souvent ardues entretenues avec un groupe restreint d’amis étudiants tournaisiens à propos des remous créatifs de la fin des années 50 et début 60.

Ce long préambule afin de justifier ce qui se passa au début de mon expatriation provisoire de professeur coopérant. Toujours est-il que dans la ville de Kamina existait encore une librairie plutôt spécialisée qui n’avait pas vendu tout son stock et dont la clientèle s’était fortement réduite après le départ de nombreux colons. J’ai pu y repérer des disques d’Hindemith par exemple et un roman de Robbe-Grillet, Dans le labyrinthe.

Sa lecture me précipita immédiatement dans l’écriture de ce qu’on avait baptisé « nouveau roman ». De la connaissance d’éléments théoriques, je passai à la découverte de leur mise en pratique et aux retrouvailles avec des procédés du film de Resnais qui brassait espace et temps, effaçait la notion de personnage.

J’entrais véritablement dans un livre qui n’était que littérature. Il ne racontait pas une histoire. Il se développait autour d’une seule brève anecdote, s’il est permis de l‘appeler ainsi : un soldat anonyme marche dans une ville inconnue dont les rues se ressemblent et où il doit apporter un colis à quelqu’un quelque part à un moment indéterminé. Le lecteur n’en saura pas davantage.

Au fil des pages, des scènes semblent se reproduire. Semblent, car les ‘épisodes’ du roman sont similaires aux musiques répétitives de Steve Reich (je n’en avais encore jamais entendu à l‘époque bien que leur création date de cette période) : en effet, derrière l’impression de redite des sons et des rythmes, elles sont structurées par de savants décalages minimalistes qui font que la fin d’un morceau est bien différente de son début.

Grâce à ces reprises ressassées, le romancier parvenait à semer sans cesse le doute. Rien n’est sûr, hormis la présence réelle des mots imprimés. Le soldat lui-même erre, ne sait pas où il est, ni où il va, ni ce qu’il fera, ni quand il le fera. Existe-t-il ? À un moment, le lecteur et le soldat (mais ne seraient-ils pas les mêmes tous deux à la place du narrateur ? ou ne serait-ce pas l’auteur ? ou les trois ensemble ?) débouchent devant une mise en abyme vertigineuse : un lieu traversé par le militaire se trouve être décrit comme le thème d’une gravure suspendue au mur en face duquel l’homme se trouve.

Le lecteur a dès lors la possibilité de se lancer très activement dans des séries d’hypothèses subtilement induites par le fait, capital, que ce qui est raconté n’est pas le vrai, le vraisemblable des romans traditionnels où la psychologie des personnages est donnée à découvrir comme s’il s’agissait de reproduire la réalité et de faire croire que l’écriture en est le reflet. Sa réalité est écriture.

Au milieu d’un Katanga en ébullition, Robbe-Grillet, à travers son livre, m’a donc plongé dans une modernité ressentie telle une révélation. Sans doute était-ce la suite logique de ma sensibilisation à la peinture abstraite qui doit d’abord se regarder en tant que peinture (formes, couleurs, rythmes, espace) et non en tant que représentation immédiatement identifiable du monde. Le plaisir de la lecture devenait une sorte de jouissance intellectuelle où les syntagmes, les phrases stimulent l’imagination, l’emmènent dans un univers où le temps est simultanément du présent et du passé, une sorte de concret vécu distancié au moyen d’un flou hors de toute précision indubitable.

Nul besoin d’une intrigue et de rebondissements, nul besoin d’une personnalité à la psychologie complexe. Simplement une création en train se s’élaborer page après page dans laquelle le lecteur est susceptible de s’insérer, de devenir l’acteur de l’action et quasiment d’en devenir en quelque sorte l’écrivain lui-même en train d’aligner ligne après ligne. En fin de compte d’être immergé au cœur du processus créatif. Une véritable communion culturelle, une fusion momentanée qui débouche sur de nouvelles façon de voir, de sentir.

Difficile après cette expérience de continuer à lire comme autrefois. Difficile également, alors que je publiais mes premières critiques littéraires, d’analyser des romans uniquement en fonction de l’histoire qu’ils racontent. Tendance qui s’est bien entendu renforcée à partir du moment où ma carrière de prof a été confrontée aux théories structuralistes particulièrement prisées au début de seconde moitié du XXe siècle.

Cette perception inédite de la littérature chez Robbe-Grillet reste un épisode notable de mon parcours. Cela m’a marqué intellectuellement autant que mes trois années d’Afrique ont influencé ma vision du monde. Après avoir quitté la Belgique, un pays petit, après m’être éloigné d’une façon de vivre provinciale un peu étriquée avec des habitudes transmises de génération en génération, après le passage par une immensité géographique, après l’incertitude d’un climat politique explosif, après la confrontation avec des modes de vie sans rapport avec les certitudes de l’Europe, je ne suis pas revenu chez nous avec la mentalité d’avant, avec les préjugés d’avant, avec l’étroitesse d’esprit de ceux qui croyaient encore que la civilisation occidentale était la seule.

Michel Voiturier