Claire Huynen, Les femmes de Louxor, Editions Arléa ( 2025,145 pages, 19 euros)
Qui sont ces femmes de Louxor ? Des Egyptiennes, bien sûr, qui vivent là depuis toujours, dans ce haut lieu de tourisme historique, point de départ des principales croisières sur le Nil. Ces femmes sont généralement mariées avec des Egyptiens, parfois polygames, et elles sont souvent mères de plusieurs enfants.
Mais à Louxor sévissent aussi les « Castors » ! Ils ne sont pas cachés le long des berges du fleuve mais bien visibles dans la ville. Ils s’en prennent à des femmes occidentales, venues en nombre visiter les pyramides et autres temples de l’Egypte antique. Ils choisissent surtout celles qui sont à la recherche d’exotisme amoureux et sexuel.
Lors de vacances en Egypte, la narratrice de ce roman, une Française, fait la rencontre de Sayed qui, après trois jours seulement, déclare l’aimer. Malgré les avertissements des amies de France, elle retournera à Louxor et s’installera avec son amoureux. Leur histoire sera loin d’être un long fleuve tranquille, chahutée entre manipulations, exploitation financière et mensonges.
La force du récit de Claire Huynen est de nous donner à comprendre le mécanisme implacable de la domination exercée par le mari égyptien sur son épouse française. Au début, il y a le désir de la femme, l’exercice de la séduction opérée par l’homme et aussi son apparente indifférence lorsque sa proie semble lui échapper. Ainsi, lorsqu’elle rentre en France avant de prendre sa décision, Sayed est aux abonnés absents. Il souffle le chaud et le froid jusqu’à ce qu’elle cède. Alors commence « l’ensorcellement » : il lui manifeste mille attentions, il ne veut plus qu’elle, elle est tellement belle. Sayed a grandi dans un environnement soufi et le soufisme enseigne cela. Les rituels du « zikr » accompagnés d’une musique répétitive et lancinante, conduisent les danseurs à entrer en transe et à se donner entièrement à Dieu. La méthode du soufisme doit marcher aussi pour séduire les femmes, a dû se dire Sayed. Il est parvenu à lui briser le cœur et elle lui a succombé.
Le propos s’élargit ensuite pour aller du personnel au plus général. Au fil de quelques pages à l’ironie cocasse, l’auteure nous éclaire sur ce mécanisme bien huilé qui rapproche ces « castors » égyptiens, avides d’argent et de sexe débridé, de ces femmes occidentales libérées mais paradoxalement prisonnières de leur désir. Tout aussi prisonnières d’ailleurs que les épouses égyptiennes. Hamsa, la légitime de Sayed, est victime de la violence de son homme mais elle ne peut se rebeller. « Il a le droit », dit-elle.
Entre les deux femmes, en dépit de la jalousie, s’installe peu à peu une sorte de connivence, d’appui mutuel, de solidarité. Leurs dialogues, même restreints, le contact furtif entre leurs peaux, sont émouvants et donnent de la grandeur à ces femmes.
Dans le style de Claire Huynen, il n’y a rien de grandiloquent : les émotions sont suggérées, les faits sont énoncés sans détails ni fioritures, la colère est contenue. Les courtes phrases se juxtaposent et cernent l’essentiel. Cette apparente sobriété de moyens stylistiques n’empêche pas la plénitude du sens saisie à chaque détour de phrase et entre les mots souvent répétés.
En résumé, un bijou d’écriture moderne et efficace qui a su séduire les lecteurs du Jury du Prix Rossel 2025 et vous tiendra captifs, vous aussi, futurs lecteurs.
Martine Melebeck