Isabelle Bielecki, Les Rescapés de l’aube : Valse nue / Le bateau de sable,
Editions Le Coudrier, 2022.( 131 pages, 20 euros)
Deux courtes pièces de théâtre, consacrées à Camille Claudel et à Arthur Rimbaud, librement inspirées par leur parcours à la fois chaotique et emblématique, sous la plume d’une romancière et auteure dramatique qui a recours aussi à la poésie pour exprimer ses lumières, ses tourments et ses passions.
1892-1893, la sculptrice tente de se séparer de son maître et amant, Auguste Rodin, pour vivre enfin pleinement sa carrière d’artiste. Elle est au sommet de son art, alors qu’elle est à peine âgée de trente ans mais étrangement elle choisit de se cloîtrer dans son atelier et de se donner à fond à son travail, sans se préoccuper de son confort matériel ni de son équilibre mental. Elle aspire avant tout à l’indépendance, à l’originalité totale, tout en éprouvant constamment le besoin physique et affectif de l’homme de sa vie et de sa forte personnalité stimulante. Elle va vivre fatalement dans le manque, le reproche, la fièvre créatrice épuisante, la soif lancinante de reconnaissance et la perte progressive de tous ses repères, à la fois familiaux, amicaux et sociaux. Elle repoussera les siens, les conseils d’autrui, la vie quotidienne même qui s’agite autour d’elle pour se concentrer exclusivement sur son œuvre. Choix périlleux qui va la faire basculer peu à peu dans le délire de l’incompréhension, de la persécution, de la perte de toute mesure. Comment pourrait-elle encore supporter sans aide le poids écrasant de l’absence et le vertige consumant du feu de l’inspiration ? Une jeune femme en crise existentielle, seule contre tous, accrochée farouchement au radeau fragile de ses rêves… Son œuvre la plus exaltée : une Valse nue et exclusive avec un partenaire idéal qui va la condamner au contraire au regret fatal et à la déroute annoncée de sa raison.
Sur l’autre rive du livre, la figure pathétique d’Arthur Rimbaud. Il est un peu plus âgé que Camille. Ils ne se connaissent pas mais ils souffrent l’un et l’autre du même mal : la solitude aggravée par la révolte, bien plus subie que choisie. Verlaine est loin comme Rodin n’est plus proche de son élève. Plus aucune attache dans ce désert de sable muet, dans ce vide intellectuel infini. Terriblement seul à se rappeler son adolescence vagabonde, ses aventures brûlantes et orageuses, ses poèmes de voyant rédigés sur les cimes de l’imaginaire et quasi incommunicables. Le voilà maintenant, affreusement désarmé, tel un sablier vide, un bateau de sable échoué à l’horizon du rien, à la merci d’un verbe violent et délirant, destiné à déverser son désespoir. Qui près de lui pour l’entendre ou le lire peut-être ? Sa mère, sa sœur, si loin ? Sa compagne voilée, Mariam, si soumise et démunie ? Sa muse, Ange, de qui il ne peut plus se rappeler que l’ardeur dévorante qu’elle ajoutait à ses visions ? Mais, à l’heure qu’il est, à l’approche de la terrible amputation de la moitié de sa vigueur de marcheur aux semelles de vent, que peut-elle encore lui donner, sinon de cruels et traîtres mirages, lui qui crève de clairvoyance ? Tout revivre en mieux, en plus fortement, sans détours ravageurs ? Sur une seule jambe de jeunesse ? Redevenir poète de l’univers ? Il faut en être physiquement et moralement capable. Il faut être vivant, pleinement conscient et entraîné dans l’exploration périlleuse du dérèglement des sens. Mais le poète n’est plus, sa parole est devenue rêche et rongée comme une rose des sables. Stérile comme un ciel sec, loin, très loin de la mer qui, seule, lui donnerait encore l’envie de recommencer…
Isabelle Bielecki a voulu, à son tour, se plonger dans un monologue d’une vibrante et émouvante proximité et honorer, à sa manière très personnelle, la mémoire d’un errant enivré d’absolu.
Deux parcours parallèles, deux existences broyées, deux destins inachevés qui sont réunis dans une même approche littéraire : l’écriture théâtrale. Etre en scène, c’est être à la fois offert aux autres et seul dans le secret des coulisses, à l’écoute des ombres chères qui se sont tues.
Michel Ducobu