Martine Rouhart En ce lieu clos Toi édition poèmes (2025, 66 pages, 12 euros)
Parmi sa dizaine de livres, Martine Rouhart avait déjà publié l’année dernière, chez Toi Édition, Des chemins pleins de départs. Le présent recueil, En ce lieu clos, illustré par l’autrice elle-même et porté par une belle épigraphe d’Anne Perrier (« Par-dessus le mur / je regarde danser / les marguerites »), poursuit cet élan vers le large : en effet, loin d’aboutir à quelque enfermement, comme pourrait le suggérer son titre, il s’ouvre au contraire sur l’immensité. Le « lieu clos » dont il s’agit est celui d’une maison au milieu des arbres, propice à la méditation et à la création : un bout de jardin / suffit / à la contemplation, écrit Martine Rouhart. Ce lieu invite à la rencontre de ce qui vit au plus profond de soi, rejoignant ainsi l’infini du monde : C’est une maison d’âme / […] aux volets battant / sur d’innombrables / pays intérieurs. Significativement, deux parties scandent ce livre : « Un lieu clos », « Un lieu clos illimité ». D’emblée, le premier poème invite le lecteur à accompagner ce mouvement, celui d’une liberté :
La maison se réveille
au bout du chemin d’ombre
la clé est sur la porte
les oiseaux
sont déjà entrés
Afin de pénétrer en soi pour accéder à cette liberté, il est nécessaire de laisser, autant que possible, ce qui perturbe nos pensées, ces falaises vagues / où tu te cognes / alors que souvent / ce ne sont / que barrières de vent. La paix de l’esprit se trouve à l’intérieur de soi : Souvent on est en soi / comme en une demeure / encerclée de rumeurs / les bruits restent dehors. Le « lieu clos » de la maison est celui d’une solitude choisie et enchantée. Je traverse la vie, écrit-elle, comme je traverse le jardin // tendue vers la transparence. Dans sa maison qui est aussi celle du poème, en ce lieu clos / à ciel ouvert, elle se rend sensible à l’infime, à l’éphémère (Tu pousses la porte / et tu attends // […] et tu te sens chez toi / dans la grâce / de l’éphémère), au « peu de bruit » dirait Jaccottet, l’un de ses maîtres en écriture à l’adresse duquel elle glisse d’ailleurs un discret clin d’œil : Repliée / dans la lumière d’hiver / à l’abri de mon livre // […] le poids léger / d’une solitude choisie.
La poète, pourtant, n’est pas insensible aux tourments du dehors, ils rejoignent son cœur : Tu regardes / la pluie glisser sur la vitre / les arbres pleurer / tu penses aux absents / et c’est en toi / que subitement / tombe l’averse. La solitude choisie n’implique donc pas de se couper totalement du monde. Et s’il y a autant à explorer / dans l’infime que dans l’infini, la paix du cœur n’est pas absolue, elle contient sa part de doutes et d’incertitudes : et aussi peu de certitudes, enchaîne la poète à la suite des deux vers précédents. Mais elle appelle à poursuivre le chemin vers soi vaille que vaille, veillant sur l’esprit d’ouverture et de liberté : Dans nos vergers / semés d’incertitudes / avançons / les yeux ouverts / prenant le large / vers nous-mêmes.
Martine Rouhart s’interroge sur l’inspiration, la survenue de l’écriture : Le poème / est ma maison / chaque jour / je gratte à sa porte / espérant qu’il m’accueille / entre parole et silence. La nuit, souvent, est propice à l’irruption du poème, qui débouche sur la lumière : J’ai dormi / sur le seuil d’un poème / à l’aube / il m’a ouvert la lumière. Plus loin, s’appuyant sur de belles allitérations, la poète évoque sa table d’écriture : Le halo de la lampe / qui enclot / l’enclos des mots / éclairant / ce qu’ils ne disent pas. Ainsi, méditer / au cœur le plus sombre / de la nuit / dans une chambre / éclairée / de poésie : rien n’interdit de penser que la poète, qui n’a pas été épargnée par les épreuves, cache sous le mot « nuit » l’évocation d’obscures ténèbres que l’existence parfois contraint à traverser. Au creux de celles-ci, l’acte d’écrire joue un rôle salvateur, justement grâce à la sortie de soi qu’il engage, à l’ouverture sur le monde, à une liberté nouvelle :
Ma cabane d’écriture
à l’air libre
de sa solitude
portes et fenêtres
béantes sur le monde
Dans le monde clos / et illimité / de [s]on royaume, Martine Rouhart poursuit sans relâche sa quête de liberté intérieure. Expérimentant qu’au fond / nous n’habitons / rien d’autre que l’instant / le lieu sans lieu / de l’instant, elle s’exerce, par la méditation solitaire, la contemplation de la nature et la pratique de l’écriture, à affermir cette liberté en même temps qu’une connaissance de soi reliée au monde sensible. Elle ne donne cependant aucune leçon, sa poésie se contente de témoigner de ce qu’elle vit. Sa marche sur le chemin se veut légère, laissant la place à la respiration de l’incertitude. Elle se tourne vers la vie, dans un élan qui ne renonce jamais.
Chaque matin
comme le début
d’un sentier
à emprunter
à pas d’oiseau
au bénéfice
du doute
Thierry-Pierre CLÉMENT