Paul Mathieu, Entrelectures, auteurs autour II, éditions Traversées, Faubourg d’Arival, 43, 6760 Virton. Préface de Marc Quaghebeur.
C’est Marc Quaghebeur, spécialiste en la matière, qui nous présente l’auteur, Paul Mathieu, et les écrivains qui ont fait l’objet de son choix : « d’autres parties convoquent quelques noms de cette zone que l’on appelle ‘ les trois frontières’» (Belgique, Grand-Duché et France), mais dans ce contexte-ci, plus spécialement sud de la Gaume et Grand-Duché).
Je ne m’attarderai pas sur les auteurs du « simple choix », Michel de Ghelderode, Jean Ray, Thomas Owen, Will et Hergé – car la BD est aussi abordée. Nous dirons simplement que le « simple choix » constitue une vue originale, toute en nuances aussi bien qu’en profondeur, sur des écrivains bien connus, trop connus, peut-être même, mais à la lecture desquels Paul Mathieu apporte une profondeur et des couleurs nouvelles.
Quant aux autres, ce sera pour beaucoup d’entre nous, une véritable découverte. Tant il est vrai, et l’auteur le signale fort justement, que la littérature française d’aujourd’hui est toujours aussi centrée sur Paris, et, en ce qui concerne la Belgique, sur les relais parisiens. Il est vrai aussi que notre époque est celle de la mémoire oublieuse : on n’arrête pas le progrès, et les nouveaux moyens audio-visuels réclament du neuf, toujours du neuf…Nous vivons sous le règne de l’oubli.
D’où ces études sur les « trois frontières », région paysanne vite convertie à l’industrie, métallurgie, papeteries. Les auteurs retenus en sont profondément marqués :Jean Lebon né en 1941 à Bascharage, près d’Aubange, avec son roman « La Couronne creuse », qui trouva un certain retentissement, même en France. Un roman de politique-fiction, nous dit Frédéric Kiesel. Et pourtant, il est absent de la plupart des anthologies.
« Nic Klecker, un humaniste engagé » : né à Brandebourg (Luxembourg), en 1928, il fut président d’Amnesty international Luxembourg puis président de la Commission des Droits de l’homme au Conseil de l’Europe. Il a publié des chroniques aux sujets variés dans le « Tageblatt » de Luxembourg. Deux livres de souvenirs, « Les Créneaux du souvenir » et Jadis au village ». « Gentleman à sa manière », « Nic Klecker savait mettre des gants pour croiser le fer et habiller de velours ses traits les plus acérés. Poète, il parlait peu. Critique il parlait juste. Philanthrope, il agissait ».
« Quelques notes sur Edmond Dune » Né en 1914 à Athus, il perdit ses parents très jeunes, morts tous deux de la tuberculose en 1916. Il fut recueilli par un oncle. Sa famille paternelle travaillait dans la boucherie ou l’hôtellerie. Même si le régionalisme ne prédomine pas dans son inspiration, il a su bien parler de sa commune : « Et que serait-il devenu, tout là bas au bout de la plaine de sa jeunesse, s’il avait mis le cap sur le nord ? Et quoi encore si, au lieu des sentes forestières et des chemins de campagne qu’il aimait tant, il avait emprunté les monotones routes nationales comme tout un chacun ? La scie des si. »
Frédéric Kiesel, 1923-2007 : « journaliste, poète, critique artistique, spécialiste du patrimoine littéraire luxembourgeois» est davantage connu. Journaliste politique, poète, il écrivit aussi des recueils de contes et légendes de son pays : « Le bonheur de ce jour ne se dit qu’en sommeil./ Cette lueur d’ardoise et de blé tôt coupé / Résonnent comme un nom d’amour encor vivant / Comme ce tremblement de voix déjà pareil / A tout l’émoi du corps, au bois dans le matin. »
Jean Portante, après le succès de son livre « La mémoire de la baleine », paru au Castor astral en 1999, et ensuite de « Mécanique du cercle », « Mrs Haroy », « La réinvention de l’ oubli ». Dans tous ses livres, la mécanique du souvenir, l’activation de la mémoire tiennent une grande place : « Ces derniers temps, j’y suis allé souvent, dans ce café. A la recherche de témoins oculaires des années cinquante, j’y ai interrogé plusieurs personnes au sujet d’une éventuelle baleine exhibée sur un wagon à la gare de Differdange ou de la Ville. Tout le monde s’en est souvenu. »
Et, nous dit Paul Mathieu, « La mine du Thillenberg, à Differdange » constitue à ce chef un aimant incontournable, puisque c’est à cause d’elle que le voyage initial, l’arrachement à la terre natale, a eu lieu, au début de tout, comme Achab s’est embarqué à cause du monstre blanc qu’il poursuit ».
Arthur Praillet, ensuite. Poète, comme il «était mentionné sur sa carte d’identité ». Une belle citation de Guy Goffette cerne fort bien le personnage. Les éditions de l’Arbre à Paroles ont publié en 1993 l’ensemble de son œuvre poétique sous le titre « Poésie ». Il a écrit notamment une « Réhabilitation de l’outil » (son grand-père était électricien à l’usine d’Athus) dont Paul Mathieu nous cite un bel extrait : « Les routes bleues de mon pays/ sont des cordes en rond dans l’air,/ de grande cordes à danser / pour les rivières nues dans l’herbe « pour les prés blancs d’éclats de rire / et d’enfants sérieux sous les fleurs, / pour les clochers et leurs ruelles / sautant autour à cloche-pied »
Paul Mathieu, à la fin de cette présentation de Praillet, nous transmet ce vœu, qui est un peu la clé de voûte de son ouvrage : « Un des souhaits premiers d’Arthur Praillet était de trouver un vrai lecteur : ‘ Je voudrais être lu à la lumière d’un regard qui écoute’, écrit-il dans ses carnets en 1948. Cela ne nous empêche pas de relayer la sollicitation. »
Et ceci peut servir de conclusion au beau livre de Paul Mathieu. Avec une précision exemplaire, fruit de nombreuses lectures et recherche, il a su nous faire pénétrer dans le monde des auteurs de sa région. Mais la précision ne suffit point : il s’agit aussi et surtout d’une œuvre de tendresse et d’amour, pour ce pays, pour tous ceux qui l’ont construit, pour tous ceux qui en portent la mémoire.
Joseph Bodson