Manuel Verlange Au titre d’une enfance heureuse roman éditions Le Lion Z’Ailé , collection l’Authentique, préface de Philippe Reynaert ( 2026, 303 pages, 25 euros)
Être enceinte n’a pas parfois rien d’une sinécure quand l’auteur se met, en alternance, dans la peau d’un embryon ou d’un nourrisson, exprimant à la perfection les sentiments et ressentiments d’une possible mère adolescente de 16 ans alors que d’autres, comme la grand-mère idéalise la maternité : « Main sur le cœur, elle singeait les mots de grand-mère au sujet des enfants : ils représentent la lumière sur le chemin ».
Toutes les situations possibles y passent alors qu’il s’agit de l’enfant en devenir, à naître ou non jusqu’à l’évocation de l’avortement ou du planning familial. A croire que l’auteur masculin a un jour rêvé d’être « enceint ».
Très vivant l’embryon se plaît à se faire la conversation supputant, bien à l’avance, les paroles maternelles alors que même le langage du bébé est de la partie : « Boui boui gli gli ! ». L’auteur insiste sur une prise de conscience obligée malgré le jeune âge de la future mère présumée, le concept même de l’existence étant mis en parallèle : « Maman lui avait demandé :
– C’est quoi l’existence pour toi ?
– Une question plus grande que les réponses »
Alors qu’on pourrait deviner un dénouement s’activent d’autres situations inattendues, la mère ressemblant à s’y méprendre à son amie Kat’.
En filigrane l’un ou l’autre syndrome et, comme souvent chez Manuel, une allusion indirecte à RomaIn Gary. La littérature n’est jamais très loin…
Généreux, le nourrisson qui fait également la conversation à ses pairs dans des situations parfois dramatiques, souhaiterait pour eux « une maman à tous les mômes, au titre d’une enfance heureuse ».
L’intrigue se joue entre non-dits et ce qui devrait l’être, entre choix conscients ou laisser faire et le jeu des influences familiales ou amicales. L’auteur a cet art de dire, de décrire une réalité parfois tragique sur le ton de l’humour qui, pourtant, n’est pas celui de la plaisanterie : « Maman a bafouillé qu’elle était tombée dans un piège gynécologique, avec croquettes de crevettes et de la sole meunière ».
Dans un roman où même les nourrissons parlent entre eux on peut s’attendre à tout, l’auteur opérant avec un langage direct et très scénarisé.
Dans ce monde visualisé de manière inversée c’est le bébé qui parle de la mère avec tendresse et s’inquiète pour sa santé : « Je me suis remis à boire, reprenant une teinte rose. J’ai perdu la couleur gris ciment, ça ne ferait pas venir maman ».
Pas à un rebondissement près, le roman s’achève en apothéose alors que le lecteur pense avoir tout imaginé des possibilités de dénouement.
C’est qu’ « il faut croire aux chemins, ils mènent tous à la bonne maison en cas d’amour ».
Outre la très brillante préface de Philippe Reynaert, l’auteur cite, parmi les exergues, Boris Cyrulnik : « Faire naître un enfant n’est pas suffisant, il faut aussi le mettre au monde ».
Sans nul doute est-ce la même chose pour un roman. Et, pour celui-ci, c’est particulièrement réussi.
Patrick Devaux