Jean-Luc Fauconnier, L’ârguèdène pièrdeuwe, roman, 128 pp.,Crombel, Boulevard Roullier, 1, 6000 Charleroi, 2026.
Jean-Luc Fauconnier nous surprendra toujours, tant par la fertilité de son imagination, que par la rigueur de ses connaissances. Ne voilà-t-il pas qu’il nous transporte aux Etats-Unis, dans l’Arizona et l’Utah, avec des personnages dont la famille a ses racines lointaines en Wallonie…
Et voilà aussi, du coup, que le cadre de ce roman, la nature, les habitudes, les musiques tiennent à la fois de leur pays d’adoption et de leur berceau lointain. L’ambiance du roman n’est d’ailleurs pas très éloignée de certains romanciers américains du Middle West ou plus à l’ouest encore. Des personnages doublements émigrants, si l’on peut dire, puisqu’ils ont quitté leur point d’arrivée pour un nouveau départ. …Contrairement à ce que l’on dit souvent, la nostalgie est toujours bien ce qu’elle était. Et ici, sur un fond de vie qui tient à la voix des personnages de Steinbeck, d’Erskine Caldwell, et de culture populaire wallonne, avec sa convivialité, son entrain, et sa propension au blues, la nostalgie redevient ce qu’elle était.
Vous avez dit nostalgie ? En ce personnage entre deux âges, le chalé (boiteux), aux réactions parfois violentes, mais le plus souvent marquées au coin de bienveillance triste et de délicatesse subtile (celle-ci n’étant pas réservée, contrairement à ce que l’on croit, loin de là, aux classes supérieures), ces sentiments extrêmes font bon ménage. L’auteur a su retrouver, et c’est tout un art, l’ambiance western, et celle des chansons de Bob Deschamps (Je suis venu de mon village…) Et c’est bien à la recherche d’un air, une ârguedène, qu’est parti le chalé. Parti comme un chevalier du Graal, et cette recherche, aux aléas multiples, tourne presque au polar, mais…il y a aussi à la clé une belle rousse aux yeux verts. Je ne vais bien sûr pas tout vous dire, c’est, comme dirait l’auteur, la règle du jeu…
« C’èst toutès-aféres qui poul’nut durér dès anéyes èt co dès razanées; mins, dès aféres sins finich’mint, c’èst vrémint râle ; dj’aleus mârquér, râle come in bleuw tchén èt gn’âreût yeû dès môvés byins pou m’ dimandér poûqwè ç’qui dès bièsses di ç’ couleûr là, ça n’ si trouve né ôjîy’mint ; du côp, dji n’va nén l’ sicrîre du fét’ qui dji n’ sâreu rèsponde… » (p.23)Ce sont des affaires qui peuvent durer des ans et des ans mais, des affaires sans fin, c’est vraiment rare ; j’allais écrire, rares comme un chien bleu et il y aurait des gens mal intentionnés pour me demander pourquoi des bêtes de cette couleur-là, ça ne se trouve pas facilement ; du coup, je ne vais pas l’écrire,, du fait que je ne sais quoi répondre… »
Cette recherche est en tout cas palpitante, même et surtout peut-être, si la nostalgie n’est plus ce qu’elle était, et elle vous tient en haleine jusqu’au dernier mot du livre…
Les illustrations (photos de l’auteur d’après des aquarelles de Georgia O’keeffe) sont superbes.
Joseph Bodson