Annemarie Trekker, Deux femmes s’écrivent, Transformer nos épreuves en aventures, témoignage, éditions du Panthéon, 2025, 130 pp, 15,90 euros.

C’est Bernanos qui a dit qu’à sept ans la partie était déjà jouée (j’ai oublié les termes exacts, mais le sens est bien celui-là). Et, d’autre part, du même Bernanos : « l’enfant que je fus et qui est à présent pour moi comme un aïeul. » Si l’on y ajoute, au féminin, la phrase célèbre de Montaigne, « Parce que c’était elle, parce que c’était moi », on n’est pas loin du sens, du courant même de ce livre.
Un courant bien littéraire, me direz-vous. Mais assurément, à diverses reprises, l’auteur souligne l’importance, l’influence profonde que prennent sur notre esprit, dès le jeune âge, les caractères, leur sonorité, leur assemblage même et leurs règles, c’est dans le sens même de la vie que l’on va. Et cette recherche du sens joue dans notre société automatisée, dans la formation, le fondement même de lui (ou d’elle) et de moi, le vrai fil d’Ariane. Un dialogue, un chant alterné, même, du quotidien de deux vies, jointif dès le début du livre, et remontant vers la source de l’enfance. Annemarie et Elise : deux enfances, deux jeunesses différentes, mais qui trouvent un estuaire commun : la force de vivre, la forge de vie que peuvent représenter le retour sur le passé, coloré par l’amitié, et la pratique de ce domaine neuf, ou du moins renouvelé, du récit de vie. C’est lors d’un débat concernant cette pratique qu’elles se sont connues, Annemarie prenant le parti d’Elise contre une formatrice trop autoritaire…et elles se reverront, pour confronter leur récit de vie, et la pratique de leur métier, car c’est bien d’un métier qu’il s’agit.
En effet, l’autorité, excessive, devient elle-même un élément central de la démarche, avec la nécessité, pour s’en défendre et la surmonter, de ce que l’on pourrait appeler une « source de résilience ». Importance aussi bien sûr du cadre, des déménagements, de l’époque avec ses aléas, des rencontres parfois déterminantes, à commencer par celle du conjoint. Mais écoutons-les plutôt : ‘Elise, p.14) : « – Oui, je le vis maintenant. Je ressens ici et en moi l’impossibilité de m’exprimer devant ce groupe. Tout va trop vite, je me dis qu’il n’y a pas de place pour moi. J’ai besoin de temps. Vous parlez toutes assez fort et très rapidement, alors que je m’exprime à voix basse et lentement. J’ai compris. Je préfère me taire. »
Marie, p.74 : « Nous avons vécu l’une et l’autre, enfants uniques, avec bien peu de bouées de sauvetage auxquelles nous raccrocher. Ma devise a été : « Tout, toute seule. » Le moment est venu de transformer cette vision et de m’ouvrir au monde extérieur. J’y pense et nos échanges m’y encouragent. Je t’imagine avec un léger sourire sur les lèvres. Et déjà mon regard pétille ! Mes doigts sur le clavier de l’ordinateur effacent la distance entre nous. Ecrire soigne, guérit, tout en nous incitant à tendre la main, sans crainte, vers d’autres découvertes. Je le sais, mais pour le moment, je l’éprouve aussi en te lisant ! »
Nous touchons là au sens même de la vie, au sens de l’écriture. Le geste même de l’homme préhistorique, traçant quelques traits sur la paroi de sa caverne. Le geste même de l’astronaute effleurant le clavier de son tableau de bord. Le geste même de l’enfant qui pour la première fois sourit à sa mère. Car c’est tout cela, la littérature. Un récit de vie. Une traversée. La parole, et le geste qui l’engendre.

Joseph Bodson