Long texte poétique en prose, cette « déferlante », nous dit l’auteur en introduction, a été écrite en onze jours, « comme une vague partant de la grève pour regagner la mer ». Fort de son expérience d’homme et d’écrivain, JP Otte n’a eu qu’à puiser en lui pour ensuite laisser sa main courir sur le papier. Les phrases sont souvent longues (parfois une page entière) et semblent couler de source.
« Ainsi, ne suis-je pas de ces écrivains qui écrivent des livres, mais de ces écrivains, qui, possédant leur métier, laissent les livres s’écrire à travers eux » (p. 7)
L’auteur évoque un monde chaotique, proche d’une « catastrophe finale » (p. 10) et d’une fin programmée depuis toujours. L’homme s’est réfugié au bord de l’abîme, mais il n’a pas grand pouvoir. Conscient de l’inanité de ses convictions et de ses croyances, il ne peut que contempler ce monde où tout va « en se défigurant, se déformant et se dépravant » (p.15).
La solution ne sera pas collective mais individuelle. Il s’agit de se replier dans son désert intérieur et de se sauver par l‘écriture. C’est en soi, au plus profond, qu’il convient de trouver les forces nécessaires pour s’extirper de ce désastre général.
« Ce ne sont plus des souhaits que nous ferons entendre, ni même des réclamations, surtout pas des sollicitations revanchardes et syndicales, mais le désir d’une sorte d’aubaine, d’une clarté d’aurore, d’une conjoncture inédite et favorable, une disposition nouvelle de l’esprit » (p. 18)
Seule une telle attitude permettrait d’échapper à la malédiction originelle. Il y a quelque chose de biblique, dans ce livre, par cette présence omniprésente du mal qui entraîne le monde vers sa fin apocalyptique. Mais si l’individu le veut, il peut trouver en lui la force de s’en sortir, en explorant ses propres possibilités et en devenant « l’artiste de sa vie ».
Conscient de l’anéantissement prochain du monde, nous dit prophétiquement JP Otte, c’est en lui-même que l’homme découvrira son salut, une fois que lui sera révélée cette force qui l’habite. Pour cela, il faut d’abord se libérer du monde ambiant, oublier, redevenir vierge et seul avec soi-même.
« De tant de fables fâcheuses et d’histoires maudites, ils s’efforçaient de ne plus avoir connaissance, comme si, par l’oubli, la volonté de cet oubli, ils allaient pouvoir juguler le sort, échapper à la malédiction première » (p.20)
Si notre civilisation est parvenue à sa cime et s’achemine maintenant vers un irrémédiable déclin, il faut s’en extraire et porter le regard en soi-même, là où réside encore la pureté première. Voilà le seul moyen d’échapper au désastre apocalyptique imminent. L’apaisement est à ce prix, mais il est désormais à portée de la main.
« Oui, au soir de leur première journée consacrée au désenclavement, ce fut une détente on ne peut plus méritée, pas vraiment une trêve ni une rémission, simplement (…) une mise en suspens, voire même une pause indéfinie dans le temps. » (pages 25-26)
Ayant découvert une autre version de leur être, les hommes « pourraient atteindre en pensée cette impalpable partie d’eux-mêmes, à laquelle ils n’avaient jamais eu accès, ou dont ils avaient par mégarde perdu la clef. » (p. 45)
Il faut « cesser de se confiner, de se contenter et se contenir pour s’ouvrir enfin dans un défi, un désir aux reflets d’un feu intérieur. Désirer le tout autre ! » (p. 57) Une telle attitude suppose de persister dans ses propres opinions malgré les oppositions extérieures. Il faut « faire fi de l’opinion publique, (…) quitter les rivages et s’aventurer dans ces paysages nouveaux » (p. 65)
Notre civilisation court à sa perte et rien ne l’arrêtera. Seul l’individu peut s‘inventer une autre façon d’être.
Riche de sa découverte, le poète va en exprimer la portée en de longues phrases qui s’écoulent sans retenue, telle la lave brûlante d’un volcan que rien n’arrête. Le lecteur se laisse emporter par ce flux de paroles aux images saisissantes (« des chevelures de femmes accrochées à la queue des comètes », « les manteaux de la nuit avec ses trouées, ses abîmes noirs et ses serpents d’étoiles », « Dans les airs salins, pendaient au vent des lambeaux de prophéties dérisoires »), son vocabulaire riche (« des pierres gélives », « des samares d’érables », « une cluse »), ses nombreuses allitérations et assonances, sa réflexion sur la langue elle-même :
« Ce parler nouveau qui obéirait à des grammaires conçues non plus par des grammairiens retranchés dans leurs offices poussiéreux, mais par des poètes et des philosophes » (p.73)
JP Otte évoque souvent la marche de l’univers, les équinoxes, les solstices, l’équateur « ce cercle au mitan de la terre » et l’espace infini où notre planète « roule sur son chemin de ronde » (p. 9) Il évoque les vagues scélérates et les lames de fond, mais aussi les coulées des cerfs et les vents coulis sous les ramées des épicéas » (p.84)
En cherchant à être pleinement lui-même, indépendamment du marasme civilisationnel ambiant, en se vivant lui-même, en quelque sorte, l’individu parviendra à (re)prendre pleinement sa place dans l’univers. Parti des désastres, dépassant les destructions nécessaires, il arrivera à la délivrance absolue.
Mais s’il n’y a que la poète qui atteint ce stade d’affirmation de soi, le monde sera-t-il sauvé ? Non bien sûr, Mais au moins lui le sera et par ses écrits il montrera à d’autres le chemin à suivre. C’est bien ce que nous faisans, nous les lecteurs, en parcourant ses phrases et en nous laissant entraîner par sa rêverie.
Jean-François Foulon