André-Joseph Dubois, Fragments du père, roman, Weyrich, 2026, 228 pp.

La (presque) récente remontée en force de l’autobiographie dans le roman a entraîné, tout naturellement, la fréquence d’évocation des relations entre le père et le fils (ou la fille).
André-Joseph Dubois, en poussant l’analyse de soi, la recherche de critères valables, remonte très loin. Ni amour, ni haine, ni retrait, ni jugement : seulement la volonté de savoir, de se connaître. Parce que c’était lui, parce que c’était moi. Et, comme l’annonce si bien l’exergue, et c’est cela qui me semble importer le plus, l’intime conviction qu’il restera toujours une part d’inconnu. Cette modestie, cette retenue du propos, transparaît déjà dans le titre : ce ne sont que des fragments. Et, dès le début du récit : Mon père c’était une voix, ce qui s’appelle une voix. (…) C’est, dès l’abord, cette voix qui lancera l’analyse, p.14 : Question : est-ce que c’est cette voix qui m’a valu d’être un enfant plutôt sage et soumis ? Les quelque fois où elle m’a grondé m’ont mortifié Mais est-ce qu’une voix, celle du père, suffit à orienter une enfance ?
Cette voix serait-elle un lointain écho de notre propre voix, celle que nous n’entendons jamais que déformée ?
Je me dis aussi que d’autres choses ont dû jouer, je veux dire : pour faire de moi un fils et un père de celui qu’on m’avait appris à appeler papa. Cette pudeur, cet embarras du père quand le fils se pose les premières questions concernant le sexe, p.22 : A quoi reconnait- on le sexe d’un enfant à la naissance ? Cet appel, le père n’y répond pas vraiment. Il invente. Comme si certaines choses lui faisaient peur. Il y a des choses qu’il ne connait pas. Des choses qu’il n’ose pas dire. Et pourtant, cette peur, cette sorte de terreur, c’est aussi lui qui apprend à la surmonter, p.23 : Mes terreurs nocturnes, le noir de la dernière volée d’escalier qui menait à ma chambre. Ce soir d’antidote où il m’a pris la main pour me conduire au jardin, dans les fourrés les plus obscurs. Souffles effrayants à travers les feuilles, murmures tout alentour, ululements.Mais sa voix à lui pour me rassurer, devenue presque douce Coup de pied dans les troncs qui ne réagissaient pas,, pour bien me montrer que rien à craindre, on était les rois.
Mais aussi, p.25, suite à une bagarre avec un condisciple : Mais la voix, la fameuse voix, a fait trembler les murs ; et moi laps et relaps, définitivement condamné. C’est que j’étais tombé dans la pire des abjections : l’usage de la force.
Et le récit se poursuit, de cahier en cahier de surprise en surprise. Bien sûr, je ne vais pas vous raconter. Nous noterons simplement l’honnêteté du récit, rien n’est caché, mais aucune théorie, aucune certitude n’est avancée. Exploration, et non théorème. Il reste toujours la part d’ombre. André Joseph Dubois nous raconte cette odyssée en un style à la fois limpide et très étudié, sans un mot de trop, sans effets de manche ni d’esbroufe. A aucun moment, le récit ne s’écarte de la simple réalité pour verser dans le plaidoyer, dans la pitié, dans la grandiloquence. La réalité se suffit à elle-même. Je ne vais pas vous dévoiler toute l’intrigue. Celle-ci se termine par une quête, celle du père, bien sûr, et de sa captivité en Allemagne. Un regard sur soi-même renouvelé.
Comme le disait Goethe, La vie est comme le jeu de l’oie, on finit toujours par aller là où l’on ne voulait pas aller. Mais on pourrait y opposer cette citation de Térence : Comme des coureurs, ils se transmettent les fanaux de la vie. Oserons-nous dire que l’un n’exclut pas l’autre ? L’auteur le dit mieux que nous ne pourrions le faire, à la page terminale : Je venais de comprendre ce qu’au fond je sais depuis mon arrivée en Allemagne : il est temps pour moi comme pour Ulysse de laisser les morts entre eux, de regagner mon vaisseau et de prendre pour de bon le chemin de mon Ithaque.
C’est un livre de vie.
Joseph Bodson