Coraline Croquet, Ce que murmurent les jonquilles roman, éditions Le Lion Z’Ailé collection L’Authentique (2025,150 pages, 18 euros)
Coraline laisse entrevoir, avec beaucoup de poésie et d’humanité, la maladie d’Alzheimer de l’intérieur, la personne concernée exprimant à la fois le doute et le souvenir à travers un prisme original, soit des bocaux de confiture vides, crispant la mémoire tandis que les personnes tierces subissent l’épreuve autrement : « Pourquoi s’infligeait-il encore ces visites, ce calvaire devenu inutile ? Il n’éprouvait plus aucune joie, plus aucun réconfort. Il n’y avait plus de dialogue, plus rien. Juste ce vide qui absorbait peu à peu les sentiments et tout ce qui, un jour, avait eu un sens ».
Joseph dissimule son bien le plus précieux dans des pots de verre. Cette fortuite transparence conditionne non de la confiture de fruits annoncée par l’étiquette collée mais ses souvenirs : « il lui suffisait d’ouvrir le couvercle pour libérer les senteurs d’un jour défunt, les notes du passé, réécouter les rires, les pleurs, la voix de ses amis disparus, retrouver l’émotion d’un moment, se remémorer un instant, remonter le temps ».Joseph ouvre les pots et se rappelle, par pots de confiture vides interposés – sauf pour lui – tout son passé : confiture d’abricots pour se rappeler le mariage, confiture de citrons pour évoquer le passage du temps et la relativité des années bissextiles.
Chaque pot semble ainsi allumer un écran où se joue un scénario, ce qui donne un côté cinématographique à l’ensemble des textes tandis que la manipulation des pots de confiture exige un certain doigté.
Entre résistance du couvercle et fragilité du verre on se demande comment va opérer le destin tandis qu’une scène remémorée avec un appareil photo Polaroïd ravive un instant trouble : « Les photos ont, paraît-il, une date de péremption plus ou moins éloignée en fonction des soins qu’on leur apporte. Des soins que Joseph suppose liés aux souvenirs qu’on leur associe ou aux sentiments que ces photos ravivent ».
Une scène émouvante avec une biche victime de braconniers déclenche d’autres émotions impliquant les protagonistes tandis qu’à l’endroit où « murmurent les jonquilles » Jean, ami de Joseph, perd la vie, abattu dans des circonstances troubles. Ouvrir le bocal est alors risqué à se rappeler de terribles secrets, l’auteure menant jusqu’au bout l’intrigue avec brio.
A lire entre rumeurs, mensonges, rebondissements et culpabilité alors qu’un bocal de « sureau hièble », plante nocive, conclut bellement l’intrigue.
Patrick Devaux