Jean Guillaume Tchôtès cindes, , présentation, texte et glossaire par Bernard Thiry, Société de langue et de littérature wallonnes, Littérature dialectale d’aujourd’hui, 3 tomes, 152, 84 et 162 pp., 14€ le volume, place du 20 août, 7, 4000 Liège, sllwallonnes@gmail.com.
Le P.Guillaume fut longtemps professeur de littérature aux Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix à Namur. Il fut aussi chargé de la présentation de Gérard de Nerval dans la Bibliothèque de la Pléiade. C’était un professeur austère, sans effets de manches, et exigeant : à l’examen, il nous fallait d’abord répondre à des questions précises sur l’auteur qu’il nous proposait, passer ensuite – si la réponse était satisfaisante, à une question portant sur son œuvre, et enfin, si la réponse était acceptée, aborder d’une façon plus personnelle cette œuvre et cet auteur.
On pourrait – presque – retrouver un schéma analogue dans l’ouvrage – un maître ouvrage, disons-le d’emblée, mis en forme par Bernard Thiry : le premier tome est une présentation, texte et glossaire, le second, l’édition critique, et le troisième, traduction et lecture.
« Tchôtès Cindes » est en fait la participation de Jean Guillaume au prix triennal du Brabant de 1950, prix qui lui fut attribué. Il n’avait jamais été publié sous forme de livre, et c’est une copie reçue de Victor George qui est à la base de la présente publication. S’agissant d’un prix brabançon, Jean Guillaume avait rédigé son texte en wallon du Brabant. Toutefois, assez fréquemment, ressurgissent les vocables fossois, en sa langue maternelle. Il s’agissait donc pour Bernard Thiry d’un travail assez ardu, d’autant plus que le wallon brabançon comporte beaucoup de variantes, la variante ici choisie étant celle de Perwez.
Ce fut un véritable travail de bénédictin, car il choisit de se baser sur le wallon de Perwez, mais avec des exceptions liées notamment aux nécessités de la métrique. Le résultat est assez concluant. Le second tome, l’édition critique, renferme de nombreuses explications touchant au texte lui-même, et lui apportant des éclaircissements ou des compléments : ainsi, le discours d’Armand Bernier lors de la remise du prix. Le troisième, enfin, Traduction et lecture. Cette lecture comporte notamment une présentation des grands thèmes, éclairée par la fréquence de certains vocables. Ces thèmes (p.147) : les parents et l’enfance, l’inspiration terrienne, l’inspiration religieuse. L’implication du vocable cindes lui-même est essentielle, les cendres pouvant être celles d’engrais, les cendres de l’âtre, vives ou éteintes, et le contexte religieux. La distinction entre cendres tout à fait éteintes et cendres vives (donc feu transmissible – par le souffle) m’y paraît primordiale.
A ce propos, Bernard Thiry écrit fort justement: Et le constat est resté sans appel : bien des éléments de compréhension nous échappent pour la raison que l’auteur n’a pas voulu contextualiser, ni, partant, dévoiler l’exégèse. (…) S’étonnera-t-on encore de la présence du mystère chez celui qui confie à son ami Victor George, avoir usé d’une technique de dépouillement (sic) d’un poème pour le publier exempt des circonstances de son inspiration ? (Lettre du 14.7.1989), agrafée au dos du poème 36 de Tchôtès cindes, tel que publié initialement dans Pa-drî l’s-urèyes)
Nous sommes loin, chez Jean Guillaume, de l’obscurité voulue que recherchent bien des poètes modernes. Trobar clar ou trobar clus : il s’agit ici non de détourner le sens, mais de le communiquer dans la discrétion et parfois le secret, qualités essentielles de Jean Guillaume. Non, point l’étalage de ses états d’âme que l’on déballe, mais la réserve dans le dire, la part secrète de l’homme.
Les auteurs auxquels il s’est surtout intéressé, Franz Dewandelaer, qui fut le sujet de son mémoire de licence, et Gérard de Nerval, qu’il a édité pour la Pléiade, ont eu en commun une santé précaire, et une mort précoce. Ils furent par ailleurs profondément liés à la terre, à la pauvreté, à la misère même. Ce sont des auteurs rares, et de peu d’ambition, si ce n’est de dire le vrai, le pauvre, de dire aussi la part du rêve. On pourrait dire avec Lucrèce Térence : Quasi cursores, vitae lampada tradunt. Comme des coureurs, ils se transmettent les lampes de la vie. Et, pour les chrétiens, c’est aussi une part importante de leur religion : le souci de l’autre, la modestie, et cette cendre où couve le feu, la cendre vive…Le grand souci de Jean Guillaume pour ce monde paysan qu’il a si bien connu, attaché à la terre comme il l’était, pour les pauvres, pour ceux qui souffrent, pour ceux-là que l’on a aimés et qui s’en sont allés, et pour l’au-delà, c’est là, je crois la matière même de sa poésie. Bernard Thiry a choisi, pour la traduction, la solution la plus difficile : tout en restant fidèle au texte original, il a reproduit, aussi, l’effort de Jean Guillaume, à la fidélité au sens et à l’esprit de ce texte, le relief que lui confère une versification impeccable, aussi bien par la structure de l’ensemble que par le respect des règles. Un travail très subtil, tant par la profondeur que par le détail de la recherche.
Sondj’rîyes // Vos d’chindez paujères, /Blanke nîve, dè stwèli, /Së fëne, së lèdjêre / Qu’on n’ôt rén brûti.// Vos d’mèrez paugêre, / Blanke âme dès momans / Quë sondj’në tofêr / À leûs p’tëts –èfants.// Vos dârmez paûjère, / Blanc vëzadje së dous, /Dins vosse bokèt d’ têre / Avou tos mès dous.
Rêveries// Tu tombes doucement / Du ciel en blanche neige / si fine, si légère / qu’on n’entend aucun bruit. / Vous veillez doucement / Blanches âmes des mères/ à l’amour que requiert / le soin de vos enfants. // Et vous dormez sereines / blancs visages si doux / dans votre coin de terre / qui garde deuil de vous.
Joseph Bodson