Léonce Druez Ël Chronique dès Cosaque , nouvelle édition en version française et version boraine par Georges Larcin, Crombel, Micromania, Boulevard Roulier, 1, 6000 Charleroi, 552 p, 25 euros.

Oui, vous avez bien lu, il ‘agit de Cosaque au singulier. Il s’agit en fait, comme pour nombre de noms propres de l’ouvrage, d’un sobriquet endossé par une famille qui eut sans doute pour point de départ un émigré russe. Un de ces noms jetés, comme il y en avait une foule dans nos régions. Un nom qui passe à toute la descendance…
L’ouvrage, écrit d’abord en français par Léonce Druez, a été traduit en borain par Georges Larcin. Mais c’est une traduction qui, tant au pont de vue de la correction linguistique qu’à celui du style proprement dit, allègre, enlevé, naturel, « colle » parfaitement au caractère et au mode de vie des Borains. En fait, l’auteur de la version française, Léonce Druez, est assez mystérieux, même s’il a exercé des fonctions importantes au Congo belge : nous possédons assez peu de renseignements tant sur sa personne que sur son œuvre. Par contre, Georges Larcin, lui, n’a pas besoin d’être présenté à un lectorat féru du Borinage et de sa littérature. C’est un de nos meilleurs connaisseurs en la matière, auteur d’un dictionnaire remarquable et de nombreuses publications en picard borain. L’ouvrage de Léonce Druez, paru en 1946, est très marqué par la guerre de 1940. Il a connu très peu de succès, alors qu’il est d’une qualité évidente…mais il n’a pas été, semble-t-il, été diffusé suffisamment. Il est vraiment heureux qu’il refasse surface et il faut en remercier et en féliciter Georges Larcin.
C’était une véritable gageure que ce livre. L’histoire d’une famille boraine, sur plusieurs générations, un peu comme les Thibault de Martin du Gard, ou comme les Pasquier de Duhamel. Et, en même temps, il voulait célébrer le Borinage, avec ses travers, et ses qualités éminentes. Je dis bien : éminentes, car aujourd’hui encore, nous ne mesurons pas bien le courage, la patience qu’il a fallu à toutes ces familles pour survivre, à ces hommes pour descendre dans la mine, des années durant, et lutter afin de se faire une vie acceptable. Les Romains n’envoyaient que leurs esclaves dans les mines. Nous avons fait mieux, beaucoup mieux, et nous ne mesurons pas encore bien l’étendue de ce que ce peuple a souffert.
L’auteur a aussi voulu faire œuvre de dialectologue. Il a une connaissance très étendue du wallon picard, et il a aussi voulu le célébrer, dans ses façons de dire, dans ses façons de vivre. On ne saurait trop féliciter Georges Larcin d’avoir remis tout ce travail en honneur . C’est un livre débordant de vie, et de richesse langagière. Un livre à consommer non point d’une traite, mais à goûter, quelques pages à la fois. Il y a là de quoi remplir tout un hiver, et en faire un bel hiver, qui rend goût à la vie, si dure soit-elle.
Bien sûr aussi, il est marqué par son époque : 1946, la haine de l’Allemand était encore vivace, et le souvenir des déportés, des fusillés. Ce sont des plaies qui mettent longtemps à se fermer.
Le héros principal est particulièrement attachant, ainsi que son goût pour la nature, la vie agreste, sa rencontre avec sa future épouse, leur amour, leurs joies et leurs peines. Il y a là des pages que l’on ne peut plus oublier.
Ainsi, la découverte de la ntuire par un enfant, p.81 :
« Souvint, les compères dalont’ in l’ bos pou cachér a mindjér èyét prinde l’êr. L’inchant’mint d’ Zante intrant pa d’zous lès brankes, on n’sarot gné l’ dîre.
Vwas-t’ tout çouci ? Djour dê Dieû, dë të l’ baye, awot ri Motêe. Ëç djoû lal a vrêmint sté célèsse ayu ç’ quë l’ pëtit Cosaque s’a pinsé ël p’tit rwa dès djns du Borinâje. I s’a mis a inmér passionémint s’ bos. Il-a compris du prëmiér comp, l’ doûs parlâge dël forèt majique.
A Dodone, alintoûr d’é tempe dël Grêce anciène, lès kênes ëdvisont’ inchan.ne. Is d’vîs’té co a Colfontin.ne ét tous l’s-arbes, ét toutes lès fleûrs, ét toutes lès biètes… Mès! I fôt bié l’ sawo, yeû visâge n’èst foc compris quë pa lès cieûgn qui l’s-immté.
(Vois_tu tout ceci ? Jour de Dieu, je te le donne, avait ri Mothée. Ce jour-là fut vraiment un jour céleste où le petit Cosaque se sentit le petit roi de la faune du Borinage.Il se mit à aimer passionnément son domaine Il comprit d’emblée, le doux langage de la forêt féérique.
À Dodone, aux alentours d’un temple de la Grèce antique, les chênes devisaient ensemble. Ils devisent encore dans la forêt de Colfontaine, et tous les arbres, et toutes les fleurs, et toutes les bêtes. Mais, sachez-le bien, leur langage n‘est compris que de ceux qui les aiment. »
Voici encore un extrait du bref chapitre intitulé L’amour plus fort que le grisou, qui nous dépeint l’allégresse du héros, une fois que sa demande en mariage avec Marie-Rose a été approuvée par les deux familles, p.360 :
« Ël djournêe fète Zante, dèskin.né, bine, sarkèle, ërnètîe l’ coulombiér, souye lès chokes, sake ëls-ounènes du proniér dès Coucouye, cwaye èl foun’djon ét l’bounèt d’ sot pou Mansuéde, fêt pou s’ man ène masse êd bouquèts d’ muscaris, péturlûre lès batantes, baye minme a Célèsse é comp d’magne. Ël Borégn amoureûs provoqu’rot ène armêe d’ jindarmes. Ël Borégn amoureûs f’rot widjér l’ Êne dë s’ vô. Êl Borègne amoureûs mont’rot dësqu’ô cièl in m’tant lès tèrils d’ Rwèches su Pachi, Marcasse su Rwéches, èt l’ Boule su Marcasse ».
(…)
– L’amôur, c’èst pus fonrt quë l’ grisoû, répète êl Cronte Tiète.
(La journée finie, Zante déchaîné, bine, sarcle, nettoie le colombier, scie des bûches,, échenille le prunier des Coucouilles, cueille la mauve et l’ancolie pour Mansuéde, fait pour sa mère maints bouquets de muzscaris,peinturlure les volets, propose même à Céleste sa collaboration. Le Borain amoureux provoquerait une armée de gendarmes. Le Borain amoureux ferait sortir la Haine de son lit. Le Borain amoureux conquerrait le ciel en mettant les terrils de Roinches sur le Pachy,, Marcasse sur Roinches, et la Boule sur Marcasse. (…)
L’amour, c’est plus fort que le grisou= répète la Cronte Tête »
Sainte Barbe elle-même a dû en rire…dans sa barbe.
Oui, ils sont comme ça, les Borains, cabochards, baroudeurs, et le cœur sur la main.
Un grand merci en tout cas à Léonce Druez et à Jean-Luc Fauconnier, l’éditeur, d’avoir mis ce texte en lumière. Malgré ses défauts, qui d’ailleurs concourent bien souvent à notre plaisir, il le méritait amplement.

Joseph Bodson