Martine Rouhart, «Conversation d’un jour de pluie», Editions du Cygne, Paris, 2026. 60 pages, 12 €.

L’épigraphe de Marie-Claire d’Orbaix, poétesse du XXe siècle née à Bruxelles, est programmatique : « Conversation d’un jour de pluie », de Martine Rouhart, se présente d’emblée comme un dialogue entre la poésie et la poétesse « Toi, m’ouvrant le cœur / Moi te répondant ».
Par son format dialogué, à la manière des anciens, le texte réfléchit et interroge nécessairement. Il porte l’autrice à l’introspection. Dans une séquence de quelques cinq à huit vers, parfois moins, le poème se pose en résilience à la mélancolie, à ces crachins de l’âme qui nous obscurcissent parfois sans savoir pourquoi, échos peut-être du tragique de notre condition. La pluie, analogique d’un état d’âme, qu’elle convoque chez la poétesse, doit être inévitablement traversée, même à contre-cœur, si l’on souhaite atteindre « un nouveau soleil imaginé ». Qui plus est, « les heures pluvieuses (…) apprennent à écrire » et à ce titre peuvent être aimables, voire aimées, c’est une des leçons de ce recueil qui, certes, ne souhaite pas en donner. Si l’écrivaine oppose la lumière et la clarté, symboles de joie, à la pluie, celle-ci est opposition qui met en relief, comme la nuit est au jour (met au jour ?), un creuset de futurs possibles. Et si ces larmes venues du ciel évoquent singulièrement la grisaille, la pénombre voire l’obscurité, donc la tristesse souvent associée aux jours de pluie, le poème ouvre aussi vers d’autres sillages symboliques liés à l’eau, à l’éphémère (de la pluie tombant), à l’espace intérieur (le brouillard), faisant de la pluie un objet poétique aux résonances multiples.
Avec « conversation d’un jour de pluie », Martine Rouhart continue à affiner son style en le dépouillant, l’allégeant, dans des mouvements subtils, plus aériens que terrestres. Dans son intention et sa facture, il n’est pas sans évoquer le poème court japonais, et on y trouve même des échos du grand Kobayashi Issa (1763-1827) « Ce monde de rosée / certes est monde de rosée / et pourtant pourtant… » et à travers lui, des soutras bouddhiques.

Une perle de rosée
accueille à elle seule
tout le tremblement
du petit jour
et nos fragilités
qu’il nous faut apprivoiser

Certains textes resserrent au plus court l’idée centrale ; car si la pluie peut se faire gestation de poésie, c’est bien la lumière et la chaleur qu’elle doit libérer : « J’aperçois le soleil / par la fenêtre / d’un poème » ou encore « La poésie / un trait de lumière / dans nos pluies intérieures ». Il n’est pas anodin que l’autrice cite Marie-Claire d’Orbaix, dont Jacques de Dekker avait dit : « c’est l’économie au plus haut de son frémissement », et que Georges Sion avait paraphrasé par : « c’est la simplicité au plus haut de son intensité », deux appréciations qui semblent aussi tellement bien décrire la quête de Martine Rouhart.
La poésie est cette capacité à dire la vraie couleur des choses, derrière les apparences, le vernis superficiels. En dire ainsi l’âme. Et dans cet élan animiste, l’autrice voit un lien direct entre les mondes extérieur et intérieur : « Le ciel et moi / il arrive souvent / que nos âmes / se répondent ». Dialogue de la poésie à la poétesse, de l’âme à l’âme donc, cette « Conversation d’un jour de pluie » diffracte par ses mots- gouttes bien des chatoiements de la pensée.

Arnaud Delcorte, Neuilly, le 14 mai 2026.