Philippe Leuckx, Le rouge-gorge, Laura et autres poèmes, éd. Henry, couverture d’Isabelle Clément, 46 p., 8 €.
Nous avons besoin de vérités simples, de choses évidentes: ainsi la couleur de l’oiseau, son vol, et la pesanteur de notre souffle. Au désespoir de l’homme, il n’est pas de remède absolu, car c’est un être de passage, comme l’oiseau. Un être petit que les caténaires conduisent jusqu’à la plage/la page. Aux autres.
Philippe Leuckx nous le dit par petites touches imperceptibles, impressionnistes. Seules les choses de peu d’importance ont du poids pour la mémoire. Et c’est là sa signature, la légèreté de l’instant, alliée à la profondeur du signe:
Il fait gris, un gris d’âme triste sur des jardins ouverts./ il faudrait peu pour que tout s’éclaire. (…) Parfois, la branche du poirier de la voisine s’agite sous la pression de quelques moineaux étourdis de fraîcheur. / Parfois, de la rue proche, des voix. (p.9)
Le fait de placer côte à côte deux mots, deux images éloignés l’un de l’autre est source de poésie. C’est comme un interrupteur que l’on tournée. Ainsi, p.12, le rouge-gorge et les caténaires, ces fils arachnéens au nom de fleur:
Plus de rouge-gorge parti semer ailleurs sa fine poésie. / La lumière sur Braine fend les caténaires d’un éclat d’ été, aussi impromptu que volatil.
Mais le relais est passé, entre Nos père et mère, pensent-ils encore un peu à nous, tissés comme nous de terre et d’eau, de barque lente, qui file au bord de roseaux? (p.12) et Laura sait déjà immiscer / sa propre beauté / à l’intime de notre regard / sans frotter les silences / ni cirer ses petites craintes. / Elle sait ouvrir mon ciel / jusqu’à ses bleus profonds / et m’enjoindre / d’oublier les miens / petites blessures de rien. (p.13). Oui, le relais est passé: l’éternité est dans l’instant, dans sa brièveté même. L’espace d’une maison / et le temps coule / au front du voyageur. (p.18) , et ce sera, p.28, comme si le deuil était fait: Le long des beaux dimanches, à la frontière française, dans un village assoupi…, avec, en une sorte de clin d’oeil à Proust, p.30, les noms de lieux: Au loin, Caufour, Bois d’Harveng, Millebriques, Beauvoir, Bois-Bourdon.
Oui, comme si le deuil était fait, et voici venir l’éclaircie, p.38: Les toits éblouis d’une pluie de suie.. / Le jardin glisse./ Qu’octobre soit là, empesé. / Dans la rue des dimanches, guère d’enfants / pour alléger le mur. / On reste ainsi à scruter les mots / à lire dans le ciel qui s’éteint. / à vivre.
Joseph Bodson