Béatrice Libert Poèmes à la coque Fables pour notre temps avec neuf dessins de Claudine Goux, postface de Daniel Laroche éditions Le Taillis Pré (2026, 93 pages, 16 euros)

Voici bien un recueil où les mots, à l’instar de « La cruche » laissent couler les idées dans le bon sens en sachant bien qu’ « il faut éviter le trop-plein/ Qui rend imbu de soi » alors qu’un vocabulaire parfois « haché- menu » devient prétexte à intégrer des genres grammaticaux différents. Un mot montré du doigt pourrait ainsi être mis à l’index de ce qu’il ne suffit pas à évoquer au sens strict. A contrario certains objets utilitaires ne peuvent l’être que pour eux-mêmes alors qu’un reflet dans un miroir se trouve pénalisé à force de …réfléchir.
Le recueil relève bien des surprises quand une mouche se retrouve érotisée à « danser toute nue au plafond » ou quand l’auteure se pose la question de savoir si les objets ont une âme.
Se poser la question c’est y répondre à l’occasion avec des idées à peine suggérées ou avec une maxime indirectement sous entendue : « L’œuf/On n’est pas certain/Que le premier œuf/Soit né d’une poule/A l’origine,/Il aurait été découvert/Dans une étable/Sous la queue d’un bœuf /…».
C’est avec humour que Béatrice use d’images juxtaposées prenant ainsi l’entière mesure des mots jusqu’à mettre des idées en opposition mais entièrement plausibles ce qui donne à l’ensemble une légère touche de surréalisme activée parfois également par le son ou un mouvement : « La porte/Une porte battante/Était battue/Par des vents vindicatifs/Elle se contracta/Opta pour le silence,/L’immobilité/Alors,/Consciencieusement/On la mura ».
Les extraordinaires dessins de Claudine Goux traduisent encore en un autre langage la puissance des mots avec tantôt le lapin d’Alice revisité ou une cruche humanisée.
En conclusion la très brillante postface de Daniel Laroche nous dit, parmi d’autres choses utiles, qu’ « aussitôt nommés, les objets matériels perdent leur poids, leur volume, leur présence physique pour entrer dans un autre monde, où ils sont censés entretenir avec les vocables voisins des relations rationnelles ».
Reste qu’à partir de n’importe quelle intention on peut faire évoluer les mots à la mesure de ce qu’on souhaite ou devine lire suivant nos propres capacités de lecteur : « Le mètre/Qu’on le plie/Le déplie/Le roule en boule/Ou en carré/Le mètre/S’échappe toujours/Espérant être promu/Décamètre/Ou, mieux encore,/Chaîne d’arpenteur »., une certaine ambition étant suggérée aux objets eux-mêmes alors que le poème, lui, serait « un médicament/ Tous usages ».
Patrick Devaux