Michel Stavaux, Rites, 1965-2025, Société des Auteurs et Poètes de la Francophonie, 112 pp., 2025, 18 €
Il s’agit en fait d’une anthologie des poèmes de l’auteur parus entre Cheval d’Ivoire, chez Gallimard, 1964, et Analogies, à la Société des poètes français, 2024. Sur la couverture, un superbe dessin de l’auteur représente un cheval ailé prenant son envol par-dessus une source où boit un gypaète.
Le livre s’ouvre sur une introduction de l’auteur, retraçant l’évolution de son écriture poétique.
Ce qui frappe d’emblée c’est l’extrême richesse de sa langue, la grande variété de son discours, de son vocabulaire, de ses images. On pourrait songer au surréalisme, tant est grande, parfois, la disparité entre le nom et l’épithète qui le décrit, le non-sens du texte. Mais, plutôt que d’une richesse poursuivie et voulue, elle semble ici jaillir du texte lui-même. L’équivalent me semble, par sa richesse, son épanouissement, comparable plutôt au beau style baroque, celui du temps de Shakespeare, de John Donne, de Gongora, de Maurice Scève. Ecoutons-le plutôt :
Le troupeau des buildings ici beugle à tue-tête (p.21)
Jeux d’empreintes de vies fossiles, / moissons de minéraux scellés, / dans la lave des vifs regrets / de poètes endimanchés (p.22)
Netteté du sens pour l’ensemble du poème, avec de grands écarts entre les images, souvent entre le nom et l’adjectif qui l’accompagne. Mais n’est-ce point là la discordance de la vie elle-même, de notre monde ?
Avec parfois, une clarté presque aveuglante : Enfant sauvage / pareil au temps //tel est mon nom (p.30), ou bien, p.36 : Pour toi je mordrai le feu / je calmerai dans la patience des cendres/ les plaies transparentes des cris. Chaque mot ici porte exactement son sens, et s’ajuste parfaitement à son contexte, même s’il semble parfois le contredire. Un paysagiste de l’âme, du calme plat aux plus étranges contorsions, alliances de mots inattendues, p.17 : Au bout de la rue tourne et se perd / dans les dunes comme un oued. /Des étoiles de néon sont tombées / avec un bruit de vaisselle cassée / sous les palissades couvertes d’affiches / comme les cicatrices / d’iguane sur les mains / du chanteur noir américain. Notations brèves, vives torsions de la réalité, à l’école de l’impressionnisme. Mais la réalité est là, bien vivante, et source de joie ou de souffrance. Car, au cours de ces années du début, les épreuves, les souffrances ne manquent pas, même si elles aboutissent à une plus grande sobriété dans le style, comme à la page 48 : Les regards enfouis dans le piège des étoiles / de nouveaux rois mages viennent à notre rencontre / – parachutistes du désert / aux paupières peintes / sifflotant un air de jazz ? – et les insectes aux yeux triangulaires / qui effacent les traces de notre exil.naissant
Dépouillement très classique : au fil des années, le style s’affine, se resserre. Ainsi, ce superbe poème, p.91, que nous citons en son entier : Au phénix brûlant je ressemble, renaissant tout à tour vainqueurs / de la profondeur du silence. / Avec lui, ardent voyageur. // lorsque l’oiseau brillant se glisse / de l’ancien feu, son maître lieu, / je fuis la cendre en tous pays / de ma joie et de ses clameurs. // Puis je fais chaque jour la nuit / à la fin sur le jour descendre / Il ne me reste pas une heure / – de labeur, de cette envie.
Ainsi pouvons-nous nous demander si cet oiseau de couverture, pris pour un gypaète, n’était pas en fait le phénix, cet oiseau qui se ravive sans cesse à la source claire, tandis que pégase…et l’image prend tout son sens.
« Puisqu’il fait toujours clair / là où s’en va la nuit / qu’entre la jeune mort / par la porte entr’ouverte / si j’habite ce fort / de la joie tant offerte. » (p.100)
Un dépouillement très classique, où chaque mot a sa place, lourd de sens, et du peu d’intervalle entre la nuit et le jour, la vie et la non-vie : « l’annonce du geai de l’aurore / que le jour consume la nuit. »
Une poésie pour mourir et pour vivre, au-delà du temps et des barrières de la nuit. Dense, presque étouffante parfois, mais annonciatrice de l’aurore.
N’est-ce pas là l’essence même de la poésie ?
Joseph Bodson