Alain Busine, Le manguier du Tanganyika , roman éditions Le lion z’Ailé (2026, 341 pages, 24 euros)
C’est avec le recul de l’Histoire qu’Alain Busine appréhende le contexte colonial de sa propre créolité tant il fut marqué par cette époque à l’enfance heureuse d’abord, bousculée ensuite par les évènements parfois tragiques ayant mené à l’indépendance au Rwanda et au Burundi. Si le roman fait la part belle à la fratrie de jeunes enfants et ses jeux dans un cadre idyllique, apparait en puissant filigrane la vie des adultes emmenée dans le tourbillon de l’Histoire entre manipulations politiques, religieuses parfois avec cette sensation de fin de règne où les protagonistes blancs mènent une vie insouciante et nonchalante grisée de fêtes et d’alcool.
L’auteur n’est pas totalement dans le jugement ni dans le déni et met souvent en évidence la complicité des enfants avec les autochtones : « Les responsables de notre désœuvrement, c’étaient les parents qui avaient festoyé toute la nuit. Sous l’effet d’effluves alcooliques, ou, plus sûrement, sous l’emprise d’une indécrottable habitude de maîtres blancs, ils avaient oublié que leur boy bénéficiait comme tout le monde d’un jour chômé. Ça faisait beaucoup sourire Mitakaro
Je ne suis pas votre Maman les batoio. Il y a des œufs dans le frigo, du pain dans le panier à pain, du beurre et de la confiture dans l’armoire »
Là où la nature est généreuse et où les enfants satisfont la faim des crocodiles comme chez nous on donne du pain aux canards au lac de Genval et font la chasse aux mygales, on devine cependant tout le poids du colonialisme à travers parfois les mots brefs mis par l’auteur préventivement en italiques et heureusement inusités depuis.
Le monde des adultes va bien sûr emprunter d’autres chemins que celui qui mène les enfants à la rivière et à leur jeux.
Si l’ouvrage m’a parfois fait pensé aux voyages de Pierre Loti pour le côté exotique il est surtout très documenté et on devine le travail assidu de l’auteur à respecter les différents contextes historiques très complexes entre tensions tribales, ingérences occidentales en tout genre et l’influence sur les évènements à partir de ceux du Congo alors que sur place le pouvoir blanc avait installé des discriminations entre Tutsis et Hutus malgré quelques rapprochements : « Les borborygmes politiques suscités par la création des partis animaient la ville blanche d’Usumbura ; on ne parlait plus que de cela ; chacun choisissait son camp, et argumentait ses vues. La question, devenue existentielle, avait secoué les langueurs de la dolce vita coloniale comme un tremblement de Terre. Ce séisme n’avait laissé que des ruines d’amitié autour de Jules Busquine ».
L’auteur met en évidence toute la différence qu’il peut y avoir entre les peuples colonisés : « Une misère récurrente sévissait, poussant les Burundais et les Rwandais vers l’émigration, vers l’Ouganda et le Tanganyika voisins, mais aussi vers le Congo, engagés par bataillons par l’Union-Minière du Haut-Katanga. Là, les migrants ne découvraient que la sueur et l’isolement dans la cité indigène d’Elisabethville : un douloureux déracinement, loin de leurs collines, loin de leurs lacs, loin de leurs vaches, dans un centre extra-coutumier qui niait les coutumes ancestrales ».
Un monde va se réveiller et notamment avec la radio, à partir du Caire : « Ces postes avaient agi comme un cheval de Troie, ils permettaient de capter d’autres ondes, dont celle du Caire qui émettait en arabe et en kiswahili. Une propagande s’opérait ainsi au nez et à la barbe du pouvoir colonial : La Voix de l’Afrique. Elle connaissait une écoute assidue depuis le succès que Nasser avait remporté dans la nationalisation du canal de Suez. Mitakaro, depuis qu’il avait reçu son transistor, ne venait plus au salon écouter Radio Congo Belge, en notre compagnie ».
Avec les soubresauts la fratrie va-t-elle éclater alors que les enfants séparés concoctent un plan : « Vous irez veiller sur notre manguier. Personne ne peut y aller d’autre que vous. Voilà nos bracelets de baptême ! On ne les porte jamais, vous les attacherez aux branches les plus hautes…Comme ça nos âmes vivront là et pas ici » ?
Le roman, attire l’attention répétitive sur le rôle important des mwami : « Le point de bascule avait été la mort du mwami du Ruanda, Charles Mutara III , le géant des sept lieux, ainsi nommé tant sa taille tutoyait les nuages ».
Avec l’Histoire en marche « au loin le Tanganyika incendiait les esprits de ses rougeoiements ». Malgré les atours du superbe manguier séculaire, témoin de jeux d’enfance, l’avenir en sera bousculé…
Patrick Devaux