Ecrivains de Wallonie, Académie royale de langue et de littérature françaises, 2025, 206 pp.

Une série d’articles consacrés à des écrivains belges, choisis – judicieusement, faut-il le dire, par des auteurs contemporains.
La préface est d’Eric Brogniet, de même que le premier exposé, qui situe les choix effectués. Il insiste, à juste titre, sur l’influence marquée de la France et de la Révolution française sur la Principauté de Lège. Il insiste sur la sociologie de la littérature, en se référant à Robert Escarpit, et, d’autre part, sur les débats suscités par les travaux de Marc Quaghebeur : Lettres belges. Entre absence et magie : Un pays d’irréguliers, et Balises pour l’histoire des lettres belges . Doit-on parler de l’histoire des lettres françaises de Belgique, ou bien des la littérature belge de langue française ? Choix important, car il concerne en fin de compte le caractère fondamental de notre littérature : appartenance à une région, la Wallonie, ou bien dépendance à l’égard du milieu littéraire parisien. C’est la belgitude qui est en cause…Nous avons là, sur 43 pages, un excellent résumé de ces controverses, et des travaux qui ont contribué à l’entretenir.
José Fontaine, pour sa part, a pris comme sujet Thierry Haumont, Les Peupliers, mettant l’accent sur Le déplacement de l’universel dans Les peupliers de Thierry Haumont. Un roman à portées très philosophiques, avec pour enjeu, à la suite de Kierkegaard, le dépassement du désespoir : Dans dix ans toutes vos cartes seront périmées parce que grandiront dans toute la Wallonie les arbres de la révolte.
Après avoir écarté l’interprétation de Guy Goffette, il conclut : Ce qu’il y a à reprocher aux institutions médiatiques belges francophones, à la Communauté française, c’est d’admettre qu’il y ait du miel wallon, des fromages, des bières, des sapins de Noël, voire du champagne…wallons, mais rien de tel lorsque l’on a affaire à la culture, c’est-à-dire à l’humanité qui est en Wallonie. C’est elle qu’on exclut de l’humanité, chose commune à tous les colonialismes et racismes.
Michèle Baron propose une excellente étude sur Hubert Krains, l‘homme et l’œuvre, tous deux d’une modestie exemplaire. La vie des humbles est ici évoquée sans effets de manches, au jour le jour, et l’image ainsi présentée de notre population apporte plus de force, me semble-t-il, que toutes les célébrations officielles. C’est la vie de tous les jours, ses joies et ses peines. La vie d’un fonctionnaire modèle, amoureux de son pays et de ses gens. Il devait d’ailleurs mourir d’un accident de chemin de fer, alors qu’il était chef de gare à Fallais, non loin de son village d’origine, Vieux Waleffe.. A la page 71, un beau texte de Marcel Hicter le dépeint exactement : Je bénis Krains de m’avoir fait retrouver les hommes, les images, les réparties, la vie rude, quelquefois misérable qui n’altérait pas la bonne humeur, les soirées hivernales au chaud dans la cuisine, les vesprées d’été sur le pas de la porte, les fêtes tumultueuses et prolongées, les bals saignants, les rassemblements d’hommes à la forge et chez le charron et surmontant tout, une énorme gouaille.
Jacques Vandenbroucke a écrit une véritable somme, il ya quelques années, sur la vie et l’œuvre de Jean Tousseul. Nous an avons parlé abondamment, dans cette revue, voici quelques années.
Il souligne fort à propos des éléments bien connus, mais qu’il est bon de ne pas oublier, à propos d’Olivier Degée, devenu Jean Tousseul. Son attachement profond à sa région, Landenne-sur-Meuse et Seilles. Cet attachement traversera toute sa vie, et toute son œuvre. Sa vie, car il fut fort marqué par son travail à la carrière, comme ouvrier, et comme employé ensuite. Il fit également partie du mouvement syndical, et y resta toujours profondément attaché. Suite au décès de son père, il avait été amené très tôt à des travaux pénibles. Par la suite, le mariage, les enfants, la rupture du couple, tout cela le plaça dans des conditions financières très difficiles. Il en résulta, en 1914, une participation qu’on lui reprocha à la presse asservie à l’occupant. Mais il n’avais guère le choix. Il devait nourrir sa nombreuse famille, et ses articles, ses livres, n’abordaient guère les sujets politiques.
Il y a chez lui, comme chez Krains, un amour profond pour sa région, pour ses habitants, même s’il fut amené à la fin de sa vie à habiter la région bruxelloise. Il nous a livré, sur les carrières, sur la Meuse, sur la Wallonie, des pages inoubliables. C’était un excellent écrivain, un styliste remarquable – même si l’on peut trouver, parfois, son inspiration trop mélancolique. L’un des rares à bâtir une véritable saga, en plusieurs volumes, racontant l’histoire d’un homme, d’une famille, de toute cette région. Un peu dans la ligne du Jean-Christophe de Romain Rolland.
Tout cela, l’étude de Jean Vandenbroucke nous le fait relire de façon très vivante et très appropriée, sans rien caché, sans atténuer les faiblesses ,et l’image de Jean Tousseul en sort grandie encore davantage.
Comme Jacques Vandenbroucke le nomme justement dans sa conclusion, Autodidacte, révélant son talent en pleine guerre 1914-1918,Malgré des jours obscurs, doté d’une capacité de travail hors du commun, il a pourtant fait preuve d’un courage sans limites pour s’élever au-dessus du lot et devenir le romancier de la grandeur paysanne.
Notre ami Marc Lamboray, pour sa part, occupe à juste titre une place importante dans ce recueil, en célébrant, au prix d’un travail dont on a peine à mesurer l’étendue et la ténacité, les traits essentiels de notre peuple. Comme il le dit en manière d’introduction, à propos des auteurs qu’il a fréquentés,  » Ce que je recherchais dans la lecture de leurs ouvrages, c’étaient les vraies traditions ardennaises : descriptions de scènes populaires, croyances et superstitions, vieux métiers et autres pratiques, le milieu de vie, la mentalité villageoise, la médecine populaire ainsi que des traces de notre ancienne littérature orale. » Il a par ailleurs donné à ses élèves le goût de ces recherches, en fondant lès hèyeus d’ sovnîs, ces groupes de jeunes qui allaient interroger des témoins paysans à prôpos de la vie d’autrefois.
Les textes qu’il nous présente ici, basés quant à eux sur sa fréquentation d’auteurs wallons, se regroupent sous les rubriques suivantes : Amour de la terre natale et de ses habitants (Pierre Demeuse, Joseph Chot, Pierre Landelies, Victor Enclin, et Omer Englebert. Des comportements traditionnels, à propos de Charles Piérard, Georges Lecomte, Albert Bonjean, Edouard Ned. Les traditions ardennaises, Henri-Pierre Faffin, Edmond Rahir, Jérôme Pimpuirniaux. Vieux métiers et activités traditionnelles : Joseph Chot, Victor Enclin, Louis Banneux, Georges Lecomte, Joseph Meunier. Croyances et superstitions : Adrien de Prémorel, le Dr Louis Thiry, Albert Bonjean, et enfin, Personnages, Nelly Kristink. Tous ces auteurs sont passés en revue, et offrent ainsi un guide précieux pour tout ce qui concerne la vie d’autrefois en Ardenne. Il nous fournit également une fiche bibliographique pour chacun d’entre eux. Une initiative précieuse…
Richard Miller, quant à lui, nous offre une présentation très fouillée et pertinente de Constant Malva – encore un ouvrier mineur. Malheureusement, le fossé entre littérature tout court et littérature en en milieu populaire restait considérable. La parution d’un article dans Les temps modernes n’y apporta malheureusement aucun véritable changement, et ses sympathies avec l’ordre nouveau, pendant la guerre, ne firent qu’empirer les choses.
Enfin, Daniel Charneux publia en 2021, en collaboration avec Léon Fourmanoit et Georges Duray un livre/étude et biographie, de Pierre Hubermont., écrivain prolétarien, De l’ascension à la chute. Pierre Hubermont (Joseph Jumeau, né en 1903 à Wihéries, Il se trouve dans la lignée de Germinal, du Catéchisme du Peuple et de la Charte de Quaregnon. Son père sera bourgmestre de 1922 à 1940. Une santé, physique et mentale est assez fragile : il ira de l’extrême gauche à la collaboration, p.159 : Marxiste, pacifiste, théoricien du socialisme révolutionnaire, Sorel fait dans ce livre (Réflexions sur la violence) l’apologie des grèves et mouvements sociaux violents, et c’est de lui qu’il va s’inspirer. Il sera journaliste à l’Avenir du Borinage, mais aura vite l’impression d’être brimé, persécuté (p.161), et militera, après une dépression nerveuse, dans l’ «Equipe belge des Ecrivains prolétariens de langue française » En 1929, il passe à la rédaction du Peuple, et publie un roman très remarqué, Treize hommes dans la mine.
En juin 1940, à la suite d’Henri De Man, il va basculer vers l’extrême-droite, recommandant la collaboration avec l’occupant. Le départ des ministres vers l’Angleterre, et aussi une certaine faiblesse de caractère chez Hubermont, expliquent ce revirement, sans l’expliquer vraiment, car cette collaboration ira très loin: ses articles dans l’Ordre nouveau, sous le titre Lettres à un jeune ouvrier, prônent ouvertement la collaboration. Et s’il adhère à cet ordre, c’est tout autant une adhésion à l’extrême droite qu’un intérêt pécuniaire.
L’historien Jean-François Fueg, en son livre Le Rouge et le Noir – La tribune bruxelloise non conformiste des années trente, relève dans une lettre à Vandervelde : Je suis resté socialiste malgré tout, alors que dans ce parti je n’ai jamais eu la moindre satisfaction.
A la libération, il sera condamné à la prison à perpétuité, mais sera gracié conditionnellement en 1950
Enfin, Jean Jauniaux nous présente Louis Piérard, un destin hors du commun. Né à Frameries, ses deux grands-pères étaient mineurs. A seize ans déjà il forme une association culturelle à Frameries, et lance une ligue pour la défense du Bois de Colfontaine, menacé par des intérêts financiers. La commune finira par acheter le terrain. Il s’intéressera également au Pen Club international, et entretiendra une correspondance avec quelques-uns des auteurs phares de l’époque : Roman Rolland, Duhamel, Galsworthy, Blaise Cendrars…
Ecrivain prolétarien, certes, profondément ancré dans le quotidien, comme en témoignent les extraits suivants d’un discours à la Sorbonne en 1939 : Je n’ai qu’à fermer les yeux pour revoir dans mes souvenirs d’enfance, mon grand-père, porion au charbonnage de l’Agrappe, rentrant au matin, noir de poussière de charbon. Ma grand-mère lui nettoyait le dos avec du savon noir, comme la Maheude le faisait pour son homme (…). C’est en France comme en Belgique, une même population qui travaille au milieu des mêmes dangers, qui souffre, combat et espère, parlant le même patois, s’adonnant aux mêmes jeux, demeurant fidèles aux mêmes mœurs frustes et douces tout à la fois.
Louis Piérard était fort attaché à Emile Verhaeren, qu’ il avait rencontré, sur la recommandation de son instituteur, au Caillou qui bique. Il écrira : Il est le grand berger de l’horizon, des bois roux, des labours violets, du ciel pâle où tremblotent les premières étoiles. Terre de France et de Belgique c’est ici qu’à rêvé ce Flamand au grand cœur. Je le revois encore dans une usine énorme ; brusquement il se jette à plat ventre pour voir le jeu d’une machine. Je revois des mineurs l’écoutant fascinés.
Louis Piérard a également écrit une biographie de Van Gogh, sous le titre La vie tragique de Van Gogh.
Et Jean Jauniaux termine par une citation encore de Louis Piérard, dans un texte de Goethe tiré de sa monographie sur Max Elskamp : Quand on ne parle pas des choses avec une partialité pleine d’amour, ce qu’on dit ne vaut pas la peine d’être rapporté.
Et je suis très heureux, pour ma part, de terminer ce compte-rendu par ces témoignages, de deux écrivains français, d’un Allemand et d’un peintre hollandais, preuve, s’il en était besoin, et souhait, que notre Wallonie reste ce qu’elle a toujours été : une terre d’accueil et de liberté.

Joseph Bodson

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