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Anne Létoré, Françoise Lison-Leroy, Tabliers et maillots de bain, Merlin, Déjeuners sur l’Herbe, 2014, ill. Emilia Jeanne, 86 p.

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Ouvrage en quelque sorte à six mains : deux pour la prose, deux pour la poésie, deux pour l’imagerie et livre unique pour dire l’enfance. Celle passée dans un internat de bonnes sœurs, en des temps où la rigidité de l’éducation et le poids d’une religion peu ouverte pesaient sur les vulnérables épaules de « jeunes filles confites dans une foi imposée », mal préparées à leur internement.

Le style narratif d’Anne Létoré décrit à la première personne du singulier l’atmosphère du pensionnat qu’un mur « haut et lourd » sépare du monde.  Elle louvoie du côté du ‘nous’ qui rappelle la communauté et, par moments, vers le ‘tu’ ou le ‘vous’ qui renvoient directement  à la présence d’interlocutrices proches. Elle s’attache aussi aux actes posés et aux « rêves à desceller l’ordre établi », aux rêves d’une liberté espérée par les fillettes qui se trouvent cloitrées. Outre la vue, les sens y sont développés, surtout  l’odorat  et le toucher ; l’ouïe aura l’orgue aux sonorités nourries par Hildegarde von Bingen en guise de significative réminiscence et de fallacieuse fascination.

Entre constats et confidences, Létoré laisse percer la fracture qui se glisse entre classes sociales d’origines différentes. Elle suggère la sensualité latente, réelle ou fantasmée.  Il s’agit bien de témoigner d’une « enfance brisée sur une marelle que le vent efface en brouhaha impétueux ». Elle compose, en paroles de détresse, un chemin de croix personnel, la peur d’une conversion par manipulation, la tentation d’un mysticisme de surface, le drame intérieur, la froide solitude de l’abandon. Elle s’emballe vers la fin dans une narration de cavalcade cauchemardesque qui emporte tout.

Françoise Lison-Leroy, en alternance, glisse ses poèmes nerveux, scandés par des barres obliques. En continuité avec sa complice, elle enchaîne avec un relais de mots puisés d’une écriture vers l’autre. Elle dit « la rage au long cours », le désir d’évasion, les petits actes rebelles.  Elle aussi ressent la tension entre le dedans et le dehors.

Son discours s’adresse tantôt à ses camarades de classe en mal de vraie vie, tantôt à ses gardiennes des valeurs rigides. Pour les premières : les traumatismes, les envies, les subterfuges, le rêve, la triste constatation d’être « encodées / comme des brebis d’abattoir ». Contre les autres : la révolte, la résistance, l’audace, la bravade des interdits, la subversion des codes, la conjuration.

Émilia Jeanne a choisi d’accompagner les mots avec des objets qu’elle rend esthétiques. D’abord, le leitmotiv de ces nominettes, étiquettes en tissu où on brodait un prénom, cousues sur les vêtements de la personne à qui ils appartiennent. Ensuite un chapelet, des animaux en broderie, des sucreries posées sur dentelle de papier, des poils, du tissu… Et puis surtout, en ribambelle, faisant la nique aux tabliers d’uniformes, ces maillots de bain une pièce qui, comme les abeilles, symbolisaient tellement pour les pensionnaires la liberté du corps lors des vacances.

Résultat, un livre varié, synthèse d’un désir de vie, élan vers un affranchissement des traumatismes d’adolescence à travers les paroles fortes, impitoyables d’un hymne de rébellion.

Michel Voiturier