Carino Bucciarelli La lapidation et autres récits créationnistes; ; Bruxelles : MEO, 2026

La folie et la déraison que j’ai découvertes dans certaines œuvres majeures de mes lectures d’adolescent me semblaient, en effet, plus authentiques et plausibles que la répétition morne et insensée de chaque journée
Tant d’êtres éparpillés sur la planète et tous sont différents ; quelle incroyable constatation !
Dans cet ouvrage, les nouvelles présentent la particularité d’être entrecoupées par des fragments autobiographiques, des réflexions sur l’écriture et sur la vie en général. Comme l’explique l’auteur, ce procédé lui aura permis de dresser un bilan personnel sans trahir ce qu’il est vraiment et surtout, sans livrer une autobiographie de complaisance.
Ecrire ses mémoires, pour moi qui ne veux blesser personne, m’est proprement interdit. Car comment affronter la vérité ? Que bon nombre d’écrivains n’hésitent aucunement à franchir le pas et se mette, la soixantaine arrivée, à relater dans un livre de souvenirs, les parts les plus intimes, vraies ou inventées, de leur existence m’a toujours semblé à la fois admirable et insensé
Issu d’une famille d’ouvriers immigrés italiens des Abruzzes, autodidacte passionné de musique(Keith Jarrett, Mal Waldron…) et de peinture, Bucciarelli a eu un rapport tardif à la littérature qu’il a découvert un peu par hasard en parcourant les rayons d’une bibliothèque à la recherche d’un livre de vulgarisation scientifique. C’est à ce moment précis qu’il est entré, comme il le dit lui-même, dans une nouvelle ère de sa vie. On notera également le fait qu’avant de se consacrer entièrement à la littérature avec tout le talent qu’on lui connait, l’auteur a travaillé en usine et a été enseignant de pratique en mécanique productique
En total autodidacte, j’ai dû creuser loin dans une terre rude et tassée avant d’absorber la langue dans laquelle j’écris, et j’ai encore la sensation d’y parvenir imparfaitement
Si l’esprit de Beckett, Ionesco, Borgès, Kafka, Ritsos, Ekelöf, Garcia Lorca, Michaux « habite » chaque page du livre, on ne peut passer sous silence les questions essentielles que soulève celui-ci ; à savoir, qui sommes nous ? Que vaut une vie ? L’écriture n’est-elle qu’une maladie comme une autre ?(Seuls la peur du néant, le rejet de l’ennui et une étrange maladie appelée la créativité m’ont fait sortir de l’immobilisme) Pourquoi encore écrire ? Qu’en-est-il de la vie de l’écrivain après la dépose de l’écriture ?
J’ai plus de quarante ans. Je n’ai pas connu la défaite, je me vois dans la défaite et c’est bien pire, car ainsi je la crée. Il est évident que personne ne vous attend si vous cessez de publier. La vie continue sur la terre sans cesse en mouvement
Quand aux thèmes abordés ; citons, entre autre , l’absurdité de la condition humaine, l’angoisse existentielle, l’isolement social, l’étrangeté du quotidien, la création artistique, la solitude, la lecture, la frontière poreuse entre réel et imaginaire(l’irrationnel gouverne les humains, et non l’intérêt, comme on voudrait le croire). Ici, les récits expliquent moins qu’ils ne désorientent, mettent à mal les certitudes, stigmatisent nos folies quotidiennes et ouvrent une brèche dans notre paysage mental sclérosé par nos habitudes de voir et de penser(Mes romans , et mes nouvelles surtout, mettent en scène des personnages dominés par un langage imposé, une pensée construite à leur corps défendant, semble- t-i) ; Ici, l’auteur part du réel le plus concret pour y laisser entrer l’étrange, déranger par l’écriture l’ordre conventionnel des choses et nous faire douter ainsi de la réalité de ce monde voire de la figure humaine ; ici, enfin, l’auteur tente de fixer par les mots le monde inquiétant qui nous entoure, fustige l’impuissance de l’être face à son destin et en définitive, sème le trouble dans tout. En bref, ce livre se présente sous la forme d’un bilan qui nous éclaire sur le parcours et les obsessions littéraires d’un auteur, qui n’a pas son pareil, pour mettre en lumière la vanité et l’absurdité de notre condition humaine.

Il ne faut ni renier son milieu ni s’en revendiquer ; nous, créatifs, forcément en rupture, nous devons l’intégrer et apprendre ou, dans mon cas, réapprendre à l’aimer. Il est bien long et douloureux, le cheminement vers la fusion entre soi et les autres
Pierre Schroven