Jean-Marie Corbusier ; La parole précaire/Frontispice et postface de Dominique Neuforge ; Châtelineau : Le Taillis pré, 2026
…si d’un blanc à l’autre, les mots en question tiennent dans la page, alors ils peuvent tenir dans ma bouche _ autant que le vide de ma bouche/André du Bouchet
il y a trop de visibilités dont la fonction est dissimulatrice et les identités, loin d’être en phase avec le devenir, ne sont que de fallacieuses abréviations. Ainsi, on vit souvent sous la contrainte extérieure des mots, des images et des idées qui ne rendent compte que d’une partie de la réalité ; c’est au point qu’on peut se demander parfois si nous ne sommes pas davantage des mots que des êtres vivants. Hors, la vie est transitoire, n’a pas de réalité permanente et rien n’existe tel que nous le pensons… Faisant preuve d’une relative méfiance envers les mots(le mot m’échappe/quand je veux dire/quelque chose), Jean-Marie Corbusier pose ici la question du réel et de sa perception(au bord de la disparition/j’attends/est-ce toi là-bas/une espèce de fumée/qui passe à peine), interroge les limites de la visibilité, stigmatise notre finitude, se réfère à l’innomé qui nous entoure(le dehors/ce qui sans nom/s’articule) et tente de nous faire découvrir les choses selon cet éclat en elles qui se dérobe au regard ordinaire. Car pour l’auteur, écrire un poème c’est moins exprimer qu’écouter, forcer au silence(le silence râpe/le fond des routes/parole en son absence/parfaite), ouvrir le champ des possibles. On ne s’étonnera donc guère de constater que dans l’œuvre du poète, le blanc de la page, le vide et les silences sont aussi importants que les mots en ce sens qu’ils matérialisent ce que le langage échoue à nous transmettre. S’interrogeant sur les origines de la vie et la question de notre être au monde, Corbusier remet ici en question le caractère définitif de la réalité tout en nous invitant subtilement à accepter en nous le travail de la lumière et de la vie plus grande que nous. Ici, le silence est central(le silence, c’est le vase où recueillir l’instant/Guillevic) et apparait comme étant à même de redéfinir notre rapport au monde ; ici, chaque poème semble mettre au jour un lieu dont il ne peut y avoir une image et nous projette non pas au-delà du réel mais en plein dedans(le dehors/ce qui sans nom/s’articule) ; ici, enfin, chaque poème vibre d’une vie nouvelle et constitue à ce titre une autre chance pour ce qui est.
En bref, Comme l’indique Dominique Neuforge dans son éclairante et remarquable postface, « La parole précaire » est un livre, à travers lequel, Jean-Marie Corbusier « parvient à nous entraîner dans le secret fragile des choses visibles et invisibles ».
Précaire la voix
dans le dédale des mots
encore
reste une parole décharnée
ce mot échappé
brûlant
comme une absence
comme un recommencement
une origine aveugle
je reconnais mon pas
Pierre Schroven